Publié par : Virgile | 21 novembre 2010

Un autre monde

24 septembre 2010. La capitale de la France libre s’éveille timidement, les paupières encore lourdes ; Je jette un coup d’œil par la fenêtre qui surplombe le yard de Brazzaville. Les cheminots y sont déjà à l’œuvre dans la pénombre tiède du jour qui se lève. Les claquements de ferraille ont précédés le chant du coq ! L’heure est grave. L’aventure m’attend de l’autre côté du fleuve Congo. Je passe les grilles du beach, le port qui dessert Kinshasa ; On veut me faire payer une redevance pour taxi ; Je parlemente, négocie ; On me laisse passer ; Un jeu d’enfant… Ah l’expérience! Sous son chapeau usé, l’œil vif et la main sûre, un vieillard sculpté de rides m’échange quelques dollars américains contre des francs congolais. Il ne manque pas un billet. Pas un de trop… Il me souhaite bon voyage.

« Putain ! Votre visa est expiré » me lance une grosse dame du bureau de l’immigration derrière son comptoir trop haut, la bouche pleine de pain brioché encore chaud. « Ah bon ! » Je fais le naïf stupéfait sur le point d’être très mal. Une technique qui a déjà fait ses preuves au Tchad. On m’envoie chez le grand patron de la place. Un type quelconque mais occupé. Très occupé même. Il ouvre mon passeport et scrute les pages tapissées de tampons tel un expert du diamant en m’ignorant du fond de son bureau borgne. Apparemment l’obscurité arrange ses affaires. Je lui raconte mon histoire. Enfin… Mes histoires ! Je raccourcis un peu : La France, le vélo, la neige en Europe, le désert et l’Afrique, puis la forêt tropicale et Brazzaville, la boue et la bonne bière locale. L’Afrique du Sud aussi…  « On va vous faire sortir de là ! » décroche t-il soudain derrière une montagne de paperasse censée pointer son rang. La secrétaire avale sa brioche et précipite les démarches. Je suis sauvé. Ou l’inverse. La République Démocratique du Congo (RDC) m’attend… Un autre Congo.

Trois barges sont arrimées les unes aux autres au bout d’un ponton branlant et fichtrement pentu. Derrière, les eaux puissantes du colosse liquide charrient d’énormes lames de terrain arrachées aux rives détrempées. Je me fraye un passage entre les ballots de charbon, les cartons de biscuits, les bombonnes de gaz, les femmes qui s’agitent derrière de grandes casseroles fumantes laissant échapper de bonnes odeurs de cantine, les éclopés, les truands, les gardes armés, les porteurs pliés sous les énormes charges, les grossistes, les petits vendeurs et les grands bandits. Une foule ! Le capitaine, invisible, annonce les manœuvres d’un coup de corne de brume. Pas de frimas sur le large, cap sur l’autre monde.

Le béton kinois découpe l’horizon. J’aperçois les énormes barges qui remontent le fleuve Congo loin dans les terres. Le moteur vrombit sous une épaisse fumée. La tôle hurle et l’embarcation se meut. Dans la précipitation du départ, des types s’échangent des billets par liasses alors que d’autres s’empressent de tomber leur tenue d’équipage qu’ils cachent pour sauter à quai et disparaitre dans la foule. Je ne comprends pas tout mais les affaires vont bon train. Un mélange de Cour des miracles et de Radeau de la Méduse cet assemblage de barges encore flottant sous cette cohue panachée.

30 minutes plus tard je suis face au chef de l’immigration de Kinshasa. Il veut comprendre. « A vélo !?! » Sur son bureau, l’édition de Kinshasa des Dépêches de Brazzaville me consacre un encart d’une demi-page intitulé challenge touristique dans la rubrique sport ! Ce n’est pas rien… On me reconnait. Un employé fait la lecture pour ses collègues à haute voix. Un autre fonce me chercher un Coca Cola bien frais… Pas question de refuser. On m’annonce que je suis en sécurité en RDC.

Kinshasa ? Euh… Monstrueuse, immense… Grouillante. Un territoire d’excellence pour tout négociant en calibre de guerre. N’ayons pas peur des mots… Ouah ! Kinshasa… un lieu de repli pour les évadés du cauchemar ; Un puits d’espoir dans le profond ciment de l’existence. Un tourbillon infernal ; Une méduse urbaine poisseuse et venimeuse. Démesurée ; Endroit de tous les possibles et de leurs contraires. L’anarchie totale ; Le désordre chaotique ! L’enfer du cycliste. Et pas seulement… La ville vous catapulte des frissons d’inquiétude des orteils au chapeau.

Je longe une énorme biscuiterie sur le point de s’effondrer. Les parfums de farine et de sucre cuits se mêlent aux relents pestilentiels des détritus en combustion un peu partout. Les voix sont saturées de véhicules. Des épaves ; Pas seulement. Je remonte l’avenue Patrice Lumumba -héros national- jusqu’à l’aéroport, direction Kikwit. A la sortie de la ville, un grand panneau annonce : La patrie ne pardonne jamais aux traitres. A bon entendeur… Un type engoncé dans un uniforme bleu et armé d’une AK47 est au milieu de la route. Il fait de grands gestes. Il a faim et réclame à manger. Personne ne s’arrête. Je ne fais pas exception ; Scène banale.

La route tortille à la verticale. Le monstre Congo exhibe ses derniers contours sous le soleil qui rougeoie. Il s’efface peu à peu pour ne devenir qu’un fil ; Puis un souvenir. Je découvre un Congo montagneux plissé de précipices au creux desquels serpentent de larges rivières. L’eau ne manque pas. Magnifique. Kinshasa est déjà loin… Au kilomètre 520 depuis la capitale, Kikwit ; Une grande ville. Kilomètre 622, la fin du goudron ; Le début du commencement ; C’est là que tout commence. Absolument tout. Oui mesdames et messieurs. Ouvrez bien vos yeux ! C’est ici que j’ai commencé à comprendre pourquoi. Pourquoi tout. Pourquoi le monde et les étoiles. Au moins un peu. Doucement. Sans ce fichu kilomètre 622, cette limite de l’espace et surtout de l’esprit, je serais toujours comme à la veille du départ, à penser plutôt qu’à vivre. Car au-delà, c’est un autre monde que vous pénétrez. Je dis bien un autre monde et je n’ai jamais aussi bien pesé mes mots que dans cette phrase. Un autre monde loin de tous les autres. Très loin. Trop loin peut-être. Justement impénétrable, inaccessible, hallucinant…et magique. La RDC mérite à elle seule plus qu’un post

Sur 600 kilomètres j’ai poussé mon vélo dans le sable profond. Vous lisez bien : poussé à m’en faire regretter la boue de la forêt tropicale… Je l’ai poussé au gré des sillons tassés et des bourrelets de sable mou, de colline en montagne, de ruisseaux en rivière, de pont en passerelle, de rencontre en rencontre, de dialecte en dialecte, de levé en couché de soleil. Je l’ai poussé aux côtés des bayendas, ces hommes forts qui poussent des vélos usés et chargés de quantités inimaginables de marchandises (jusqu’à 400 kilos de grain et d’huile de palm) sur des centaines de kilomètres, parfois jusqu’en Angola. Car en RDC il n’y a presque pas de routes et très peu de véhicules. Et quand il y en a, ils sont si lents qu’aller à pied vous fait gagner beaucoup de temps. Ce sont ces bayendas qui ravitaillent les campagnes et certaines grandes villes enclavées. Des forçats de l’autre monde ces beyandas. Respect ! Il faut les voir pour le croire. Ce sont eux qui m’ont fait relativiser mon sort, qui m’ont indiqué les raccourcis dans le dédale de sentiers de la steppe immense.

Epuisé par ma longue marche et pressé par mon visa, je prends place à bord d’un train à Kananga. Un coup de maître. Le seul train du pays. Un par mois si la chance vous croise. Je m’arrange avec des cheminots pour grimper à bord de la caboose, juste derrière la locomotive. Une aventure dans l’aventure… Un type marche devant le train et ramasse des cailloux qu’il dispose sur la voix au fur et à mesure pour que les roues adhèrent aux rails vieux de 80 ans ! Résultat : 200 kilomètres en 10 jours. Des déraillements, des arrêts à n’en plus finir… Une vitesse de pointe de 15 km/h. Ca vous laisse le temps d’apprécier le paysage vous me direz. On me rassure : Les trains mettent souvent 3 semaines pour descendre vers le sud. Je suis inquiet… Je n’ai plus qu’une semaine devant moi et traverser la RDC risque de prendre une éternité. Je fonce dans tous les sens pour me sortir de ce pétrin innommable. Un petit avion survol Kamina. Je fonce à l’aérodrome. Trop tard ! Il vient de redécoller. Merde… ! Je suis mal ! Je trouve finalement un Land Cruiser en partance pour le Katanga ; Kolwezi. Le prix est exorbitant mais J’accepte le deal. L’un des pires voyages motorisé de ma vie… J’avale les 400 derniers kilomètres de piste en 3 jours et passe la frontière la veille de l’expiration de mon visa… « Payez-moi une bière » me sort un douanier. « J’ai rien » lui dis-je. Le type me regarde surpris et apitoyé. « Vous n’avez rien ?  Alors c’est moi qui vous invite » ; Pas plus compliqués que ça les Congolais. Le cœur sur la main…

Pendant prêt d’un mois je me suis sustenté de papayes, de bananes, de farine de manioc mélangé à de la farine de maïs, et de chenilles. Ah oui ! Matin, midi et soir les chenilles… J’aimerais détailler et aussi vous parler des petits villages et de leurs huttes de paille, de leurs chefs, de l’accueil extraordinaire que l’on m’a réservé partout, des sourires, des enfants, des choses terribles que l’on m’a raconté, de l’ombre délicieuse des grands manguiers, des pêcheurs de petits poissons, des églises disséminées partout dans le vaste territoire, des paysage à couper le souffle et de la fraîcheur des hauts plateaux… et de tant d’autres choses, mais les minutes sont comptées.

Zambie: Boum badaboum ! La dégringolade… La fin du fantastique. Retour à la réalité. Au capitalisme et à la consommation… Je connais ce monde. Un monde de blancs. Ce n’est plus l’autre monde, celui du cœur et du partage… Retour au goudron, aux camions, aux supermarchés et aux piscines… Au peanut butter industriel aussi ! Miam… A Lusaka je croise Ralph, un fou qui a décidé de traverser l’Afrique à vélo en 80 jours… D’ailleurs il est déjà arrivé ! Quelle rencontre… Je retrouve ma sœur Clémentine venue de France pour rouler avec moi… Nous enfourchons les vélos direction le Botswana, plein sud. Nous nous arrêtons dans les fermes du bord de route, souvent des empires agroalimentaires tenus par des blancs qui nous couvrent de confort. Bien loin la RDC ! Courte halte aux chutes Victoria… Oups ! Il n’y a pas d’eau. Saison sèche c’est saison sèche… Nous longeons les grands parcs et apercevons les animaux de la savane de chaque côté de la route… Une lionne bondit juste devant nous le premier jour de notre arrivée au Botswana ! Nous y sommes… Prudence ! Les éléphants et les phacochères se mettent à courir dès qu’ils nous voient. Les buffles sont passifs et restent à l’ombre. Par 45 degrés c’est bien normal. Peu de rencontres car le territoire est vaste et désert. La saison des pluies s’installe. Rares sont les jours sans orages. Terribles et effrayants… ils peuvent durer toute la nuit et se succéder dans toutes les directions. Les lignes droites ventées à n’en plus finir et les ciels zébrés se conjuguent parfaitement. Magnifique.

Nous sommes arrivés à Windhoek hier, Namibie. Une terre somptueuse où se mélangent les décors les plus incroyables. Montagnes, désert de sable, océan… Un avant goût de l’Afrique du Sud. Nous profitons de quelques jours de repos avant de lancer le dernier assaut vers l’objectif. Je sens déjà Paris happer mes songes. Ma perception du temps et de l’espace se déforment. Petit à petit, je glisse dans le puits gravitationnel du retour… Inéluctable !

Prochain poste dans 1500 kilomètres… Cape Town !

Et pardon d’avoir été aussi long à donner des nouvelles!

Publicités

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :