Publié par : Virgile | 12 août 2010

La chute enfin, au fil du Cameroun

Après 15 petits jours passés à N’Djamena, abandonné à la douce léthargie du repos, renfiler ma chemise raccommodée et m’unir de nouveau à mon pur-sang dans un parfait singulier furent une souffrance à hauteur de supplice. Une affliction sur laquelle le faste mondain de la civilisation m’avait aveuglé l’espace de quelques instants. Le temps d’un rêve. Le réveil fut brutal ! Surtout que le camarade Charles, mon hôte, m’avait bien soigné! Trop bien même. Pas de pain sec, pas de bouillie de mil, pas d’eau souillée. Et de l’eau, même bonne, j’en avais bu avec parcimonie tout comme des nuits entières de sommeil j’en avais complété quelques rares. Merci l’ami !

J’étais donc face à l’obstacle. Et là, l’obstacle le plus infranchissable qui me paraisse, c’était le vide ! Comprenez de repartir ! Un peu comme quand on pense avoir son compte et qu’une petite voix vous dit « allez, en avant, plus que la moitié ! » Me jeter de nouveau dans les bras de mon destin ? Dans la permanente succession d’événements soudains et imprédictibles qui composent l’aventure et qui là, bizarrement, à l’inverse, me décomposaient ? Faire confiance aux lendemains ? De l’aventure, j’en voulais donner à d’autres. A tous sauf à moi…

J’avais passé le plus clair de mon temps avachi sur un molletonneux sofa tel un pacha de bronze à  méditer sur le duel frémissant qui se tramait sans rémission dans les campagnes françaises entre Schlek et Contador. Le jour où le peloton s’essoufflait dans les raidillons jurassiens et que je reconnus un virage, une maison, même un bout de route où j’étais passé le jour de mon départ avec Vinci le brave,  sur mon front perla de ces gouttelettes dans lesquelles se mélangent, et rarement dans une vie, extase secrète et euphorie. C’était comme une vague de pure félicité qui déferlait en moi alors que ma main droite serrait une bouteille de Coca-cola bien glacée tout juste tirée d’un grand frigo. J’étais bien ! Tout devenait limpide…là bas, ici, l’union de l’espace et du temps ! J’étais partout et tout le temps, toujours là où jamais l’on pense. Je me voyais dans la roue du maillot jaune, déboiter, creuser l’écart et gagner…

Mais j’étais à N’Djamena, et dans la rue, aucun peloton, aucune trompette. Après que l’Avenue du Général de Gaulle au bout de laquelle je séjournais ait été bloquée des heures et que plusieurs convois escortés d’hommes lourdement armées s’y soient faufilés, on m’annonça la venue au Tchad de deux enfants de cœur, le Président Libyen et le Président Soudanais. Somme toute des VIP de la renaissance Africaine. Après tout, l’histoire est une question d’avenir. Qui d’entre nous peut garantir qu’un bourreau ne deviendra pas héro ? Aussi, après des tirs à l’arme lourde entendus dans le voisinage, on m’annonça des règlements de comptes entre l’armée et des habitants du quartier qui ne voulaient pas rendre des villas illégalement occupées…le sang coula ! Et dire qu’à 13 000 kms de là, au bout de la route qui parfois se mélange à la piste, il y a la campagne tranquille et les lacs de mon enfance. Quelle connerie l’aventure !

Avant de me remettre en selle, en bon palefrenier, j’avais offert à mon destrier la cure de jouvence adéquate pour lui redonner toute la vélocité de ses premiers galops…un peu d’entrain et de vigueur. Avec quelques coups de chiffons, un peu d’huile et une transmission toute neuve venue de France, il n’était plus question de hennir, mais bien littéralement de rugir!

Fini le Sahel et sa chaleur sèche. Fini les ciels propres et creusés de lumière. Après avoir  franchit le pont qui sépare le Tchad du Cameroun, le soleil timide s’effaça rapidement. Je pénétrais dans un corridor de grisaille austère, avançais sous un brumisateur géant qui ne voulait pas  tomber en panne, puis, au fur et à mesure que je m’enfonçais dans la région de l’extrême nord, la bruine laissa peu à peu place à des conditions de test-center pour nautilus. J’étais à 1 500 kilomètres de Yaoundé, la capitale, et il tombait des citernes entières, des montagnes d’eau froide. Tout en moi était mouillé, humide, jusque dans mes viscères. J’avais l’impression d’entrer dans un monde dominé par des forces appelant à la flétrissure généralisée, au pourrissement immédiat de tout et pour toujours, et quelque part, au ternissement des ivresses de mon voyage. D’où pouvait bien venir toute cette eau, d’un coup d’un seul? Du ciel… D’épaisses nuées de thermites voulant échapper aux inondations de leurs galeries voguaient dans l’air au gré des légères brises, au dessus d’immenses champs plats noyés d’eau, sans limites et argentés, battus par les gouttes, frémissants, comme des étendues de chaire de poule sous un ciel déchiré de colère. Des hommes y plaçaient leurs filets depuis de lentes pirogues. Le temps de la pêche commençait avec la saison des pluies.

J’étais dans une ère de basculement, de changement rapide! L’horizontalité de mes pérégrinations était histoire ancienne. J’allais désormais plein sud, à la verticale, jeté dans le dernier bras de monde tendu vers le bas, ouvert vers le bassin du Congo, vers l’Afrique du Sud, et encore plus bas, vers la banquise. J’allais bientôt voir Polaris marcher sur terre avant de disparaître sous l’horizon de l’autre hémisphère les nuits de ciel clair. Plus qu’un basculement géographique, un renversement à tous les niveaux : religieux, culturel, climatique et peut-être même historique. A Dieu mosquée, sorgho, torpeur, sable et poussière. Je faisais route vers les forêts verdoyantes, la fraîcheur et l’humidité totale, le manioc, les fruits et les églises. Je changeais de monde, tout simplement. L’Afrique se métamorphosait sous mes roues et quelque part, me trahissait en se compliquant !

Longtemps le nord Cameroun fut un coupe-gorge, un paradis pour coupeurs de route et petits bandits sans vergogne. Jusqu’au jour où des cols blancs noirs de Yaoundé dévoilèrent l’offensive et transformèrent ce paradis du larcin et de la rapine en enfer pour malfrat. La BIR (Brigade d’Intervention Rapide) venait de naître. Des mercenaires surentraînés, musclés, armés et autorisés à tuer et, cerise sur le gâteau, formés par des instructeurs Israéliens. On ne fait pas mieux paraît-il ! Rien que de le dire ça fait peur non ? Pour intégrer ce bataillon d’élite, vos gros bras ne vous suffiront pas. Il vous faudra passer 8 épreuves, dont deux éliminatoires. L’une d’elle consiste à courir 30 kilomètres dans la jungle avec un sac de sable de 30 kilos sur le dos. Certes, un exercice non hautement intellectuel, mais il faut quand même avoir du mental ! C’est fou ce qu’on apprend sur les routes d’Afrique…je me délecte de ces détails à longueur de route! Dommage que je ne puisse pas vous transcrire l’amertume de mon « indic » qui avait lourdement échoué à cette épreuve de bagnard des temps modernes! J’ai donc pratiqué les agents de la BIR dans tout le nord du pays. Ils patrouillent jour et nuit, par deux et à pied, le long des forêts, arme au point, se cachent dans les bus, parfois s’y accrochent derrière d’une seule main, l’arme dans l’autre, un masque de ski sur les yeux pour se protéger de la boue.  Ils surveillent discrètement les villages et frappent sans pitié.

Le nord Cameroun n’est ni une destination touristique, ni un havre paisible où il fait bon vivre. Exit les mines débonnaires. Ici les visages sont incroyablement fermés, crispés, sévères ; parfois hostiles. La misère y brutalise les masses. Souvent des types qui passent leur temps à abuser du vin de palm ou de raphia m’interpellent. Ils veulent des cadeaux. Ils ont une grande gueule et pas d’avenir, des bras comme des cuisses et un cerveau ciré au méthanol. Il ne faut pas s’arrêter. Ca suinte l’embrouille. Les populations sont pauvres,  méfiantes. La sécurité n’est jamais acquise. Je ne m’étais jamais senti aussi vulnérable en Afrique qu’ici, dans cette langue de brousse corsetée entre le Nigéria et le Tchad, dans ce chapelet de camps de réfugiés Centrafricains sous perfusion internationale. L’angoisse est durcie par de nombreuses histoires sordides véhiculées comme du grain de huttes en hutte et qui parfois me remontent aux oreilles. Alors que je demandais ma route à un agent accaparé par l’observation contemplative de la magie de l’écoulement du temps, celui-ci m’invita à me méfier : « Attention là où vous allez, un blanc y a été assassiné il y a peu… »

Seul, je traverse des réserves animalières immenses, des parcs sauvages. Je zigzague entre les vipères cornues et les najas cracheurs, les porcs-épics et les grands singes. Enfin ! J’en étais à douter de l’existence de ces animaux. On me met en garde contre les mambas verts… Mais le vrai danger en brousse, ce sont  les moustiques, surtout quand ils sont gros comme un pouce. Des seringues volantes ! Impossible de dormir sans moustiquaire. Je suis dans la forêt luxuriante, touffue, dans l’épaisseur secrète de l’univers tropicale, dans l’antre des bantus, des pygmées. Pour cheminer dans cette immense cathédrale végétale, les hommes se taillent des couloirs à la machette qui se referment presque aussitôt tant tout pousse vite et partout. Ils s’en vont chasser le chat-tigre (j’ai gouté c’est comme du lapin !), le singe, le boa ou le hérisson, ou tout simplement partent cueillir la banane plantain ou douce qui pousse comme de la mauvaise herbe et se vend en régime sur l’accotement, pour une bouchée de pain. J’en mange 10 par jour. « Attention, vous risquez l’hyperkaliémie » m’a même dit un toubib de brousse croisé dans un centre de soin dont j’avais fait mon refuge pour la nuit, accueilli généreusement par un laborantin déplorant la quantité de dépistages positifs au test du VIH. «Si je fais 10 tests dans une journée, il ne peut pas y en avoir moins de 3 ou 4 positifs ! » Je vous laisse faire le calcul du pourcentage…

Un type est assis sur le bitume. Il vend ses pastèques à même l’accotement, à 50 mètres de son champ. Les routiers lui en achètent sans descendre de leurs camions. Ils se contentent de tendre le bras et parfois ne s’arrêtent même pas. Il faut courir à côté, tendre le fruit, prendre l’argent…rendre la monnaie, éviter de se faire passer dessus. Dans ces conditions, la transaction moyenne est une manœuvre à haut risque, une opération d’équilibre où la faute est interdite. Il pousse des grands « ça alors ! Merde ! Merde ! » à mesure que je lui explique d’où je viens. Avec un grand couteau, et alors qu’il m’explique que ses affaires vont bien, il coupe fièrement la plus grosse pastèque de son tas qu’il me fait déguster en dispersant énergiquement un essaim d’abeilles affamées de bon sucre. En me souhaitant bonne route, Pierre glissa une autre belle pastèque dans le pli du sac de ma remorque.

Pour atteindre N’Gaoundéré (le «nombril de la ville» dans la langue des fondateurs, l’ethnie N’boum), il y a ce que les autochtones appellent la falaise comme pour faire peur aux cyclistes. Cela faisait plus de 500 kilomètres qu’on m’en rabattait les oreilles de cette fichue colline, qu’on me demandait comment j’allais faire. Même pas peur ! Galvanisé par les images récentes de la grande boucle et mes origines, je jubilais et rongeais mon frein dans le premier pan incliné. Intérieurement je me disais : « Ca monte rien du tout…c’est quoi ce faux plat de descendeur ?! Cette bande de broussards rompues aux platitudes monotones de la savane n’a pas peur des mots !» A peine le second virage avait-il surgit que je me ravisais. Pas le choix ! J’étais fasse à un mur long de 25 kilomètres qui allait me catapulter dans les airs, de 400 à 1200 mètres d’altitude. Les fossés de la falaise sont des cimetières pour camions, et pas seulement. Pour la mécanique, la pente fait mal dans les deux sens. Les camions chargés descendent moins vite qu’ils montent, montent parfois moins vite que moi, émettent des grincements horribles d’acier sur le point de se rompre ou de s’enflammer. Les broussards avaient raison. La falaise en est une…et une belle ! La dernière en date remontait au nord du Maroc, près de Sidi Ifnie. Que le temps a passé, et les kilomètres aussi. Là haut il fait frais, moins de 25 degrés.

De temps en temps je fais halte au sein de missions religieuses. Il y en a beaucoup. Rare sont les fois où je quitte ces lieux de paix et de calme sans l’esprit encore bouillant de discussions passionnées et les sacoches alourdies d’un ou deux pots de confiture de mangue, de papaye, de goyave, ou d’une bouteille de cidre maison…

J’écris, j’écris…mais depuis j’y suis! Je suis bien arrivé à Yaoundé, capitale du Cameroun. La victorieuse d’Afrique centrale selon moi, un mastodonte de voies décousues, de quartiers bancals, de marchés animés. Une vraie grande ville. Une agglomération immense, massive, déconcertante, qui s’étire sur de grandes collines verticales couvertes de toits bariolés. Vraiment une capitale hors norme ; il faut le voir pour le croire! On se fraye un chemin au klaxonne. Avec mon vélo de 3,8 mètres de long, j’ai évité une bonne douzaine d’accidents de justesse grâce à la chance, mon rétroviseur et mon sang froid.

Les chauffeurs de taxis motos font des bruits de bouche pour interpeller les clients ; les vielles Toyota jaunes s’entremêlent avec les vendeurs ambulants qui proposent tout, absolument tout : chaussettes, biscuits, ceintures en plastique, kit de nettoyage de l’appareil génital comme ils disent, veste de costard etc. Les passants envahissent les rues comme une marée permanente. Pour prendre un taxi, il suffit de se mettre en travers de la voie, de proposer un prix et d’indiquer une direction à un chauffeur qui passe sans s’arrêter mais qui tend l’oreille. Exemple : « 300 CFA, Grande poste ! » Si à côté de vous un type crie « 350 CFA Grande poste », c’est pas de chance pour vous. C’est au plus offrant ! Les petits bars sont légions : Le Parcs des Princes, le Quartier Latin, le Saint Michel, le Tcherno Café ou encore le Dernier Pot ont retenu mon attention…on y  boit CASTLE, 33 EXPORT ou GUINESS sans répit.

Pour prolonger mon visa, je me suis rendu au service d’immigration. Une aventure dans l’aventure. On me fait valser de bureaux en bureaux. Normal. Une dame en uniforme me dit qu’elle n’aime pas les français. Inadmissible ! Je lui dis qu’elle aurait plutôt intérêt à détester tout le monde et que tout le monde devrait en faire autant ! Nous tombons d’accord. Ces enfantillages oubliés, au moment de rencontrer un responsable, un agent de sécurité me regarde de travers et me dit : « vous ne pouvez pas entrer comme ça ! Monsieur ne peux pas vous recevoir comme ça ! » Mon tort : être chaussé de tongs ! J’étais abasourdi. J’avais rendez-vous, on m’attendait mais un sous fifre jugeait ma chausse insultante et me refusait l’accès au bureau de mon rendez-vous! La blague… « Vous croyez que vous pouvez vous rendre dans un commissariat de Police comme ça à Paris ? » insista l’agent comme s’il cherchait à m’éveiller d’un coma de conscience qui affecte souvent les fous… En boîte de nuit à la rigueur, mais dans une administration au service de citoyens qui n’ont pas tous les moyens de se chausser de cuir, quelle drôle de farce! Vrai décalage culturel vous me direz ! Plus tard j’ai compris que les tongs en plastique sont ici considérées comme des équipements pour les toilettes. Et qu’un africain, aussi pauvre soit-il, n’oserait jamais s’aventurer dans une administration avec ce genre de pompes.

Trop de choses à dire…je m’arrête là ! La prochaine fois je verrai moins grand,  construirai moins en hauteur, plus en profondeur. J’ai mon visa pour le Congo en poche…paraît que c’est un super pays ! Encore quelques bricoles à régler et je serai en selle, direction équateur! Mais avant cela, un peu de repos et de on temps m’attendent…

Prochain post à Brazzaville.

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