Publié par : Virgile | 14 juillet 2010

Le Tchad, au carrefour de l’Afrique

Je viens d’en finir avec un tronçon de choix ! Niamey, Maradi, Zinder, Diffa…N’Djamena ! Une poussée horizontale vers l’est de plus de 2 000 kilomètres à travers le Niger, en rasant le sud Sahel et le Nigéria jusqu’au nord du lac Tchad! Une avancée irréversible au lieu du dernier basculement vers le cœur de l’Afrique et ses grandes forêts.

Je me souviens de l’avant départ lorsque je scrutais la carte à me demander comment j’allais franchir l’épineux carrefour du Nigéria et du Tchad pour me rendre au Cameroun. Fallait-il passer plus au sud du lac Tchad, risquer ennuis et tracas avec les bandits de grands chemins qui font la réputation du Nigéria ou bien contourner ce lac par le nord en m’enfonçant dans un désert où se mêlent nomades, trafiquants en tous genres et armes automatiques ? Cette dernière option fut le mienne car entre temps, je m’étais décidé à faire un saut en capitale afin de rendre visite à un vieux compère terré là depuis 3 ans. Je suis donc à N’DJamena pour casser le rythme, me reposer, m’alimenter, bricoler et me mettre en jambe pour la seconde moitié de l’aventure.

Alors que la presse internationale alertait le monde entier de famines sur une bonne partie de la bande que je traversais dans le sud Niger, que l’angoisse de vivre la pénurie et le besoin hantait mon esprit, la traversée du Sahel fut, tout compte fait, une formidable pérégrination au fil de lieux d’une époustouflante beauté, d’un éclat unique. Et je n’ai pas été frappé plus que de raison par la misère somme toute assez semblable –bien que réelle et terrible- à celle des autres pays de la zone traversée !

Trois hommes découpent une vache heurtée par un camion sur le bord de la route ; ils ont de grands couteaux galbés ; de leurs lames affutées jaillissent les miroitements du soleil déjà brûlant ; ils taillent dans la chaire inerte, leurs mouvement sont sûrs et rapides ; la route monte, descend, serpente entre de grands massifs tout en profondeur dans l’horizon clair. Du relief enfin ! Je pousse un soupire de soulagement et de satisfaction…je viens de quitter Gouré. Sur mon vélo, je continue de transpercer la réalité, de me faufiler heureux entre des scènes de vie insolites et souvent très banales. Mais j’adore.

Sur les coteaux on cultive le mil, le sorgho ; les charrues sont tirées par de solides bœufs cornus, parfois des dromadaires ; souvent on ne laboure pas car la terre manque ; on utilise plutôt le hiler, un outil en forme d’ancre marine aplatie fixé à l’extrémité d’un long manche en bois, afin de caresser le sol sans le blesser car le drap végétal à la surface du sable est d’une extrême finesse ; les hommes sont vêtus de grandes tuniques blanches qui flottent dans le vent ; leurs coiffes sont colorées ; les bras se lèvent pour saluer mon passage ; parfois je m’arrête ; rarement ils parlent le français, l’une des langues officielles.

Les enfants s’éreintent au puits et chargent les ânes de bidons pleins alors que les femmes, derrière leurs gourbis, broient le mil et préparent la « boule », une bouillie à base de mil et de lait, sucrée pour les plus riches, qu’elles portent ensuite aux hommes courbés dans les champs, sous la pesante chaleur. Dans les villes, des fillettes vendent des petits gâteaux de sésame ; des boulettes séchées de lait concentré, des beignets à base de haricot que l’on mange avec du piment, des arachides etc.

Les premières pluies de l’année ont transformé l’horizon jauni par le sable stérile en vertes prairies rayonnantes. Les arbres sont nombreux. Parfois ils disparaissent complètement et laissent place à des champs de dunes au creux desquels se dessinent de verdoyantes oasis annoncées par les cimes de grands palmiers. On y cultive les tomates, les dates, les concombres et l’on y abreuve les troupeaux. L’eau est juste là, à quelques mètres sous terre seulement. Les contrastes sont saisissants. Le vert des prairies qui couvrent momentanément le sable, le jaune des dunes, parfois blanches, la terre grise et le ciel d’un bleu pur se mélangent dans un bouquet de couleurs admirable. Au niveau de Zinder, disposés dans les champs, je découvre d’improbables blocs de granit comme tombés du ciel, gigantesques et en forme d’œuf. Comment sont-ils arrivés là ? Peut-être un peu comme moi…par hasard !

La zone du sud Sahel est un carrefour unique entre l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Ouest et le Nord du continent. Un passage obligé pour les marchandises venues de Nigéria, du Bénin, du Togo, de Côte d’Ivoire ou encore du Ghana ! D’énormes camions Mercedes triple ponts âgés d’un demi-siècle font la liaison entre les régions les plus reculées du vaste désert et les grandes villes. Mais la zone n’est pas sûre et les bandits légion. Il n’y a pas de route.

Arrivé à Diffa, non loin des bords du lac Tchad, la route s’arrête, laissant place au sable profond. J’ai donc été contraint de prendre une voiture pour contourner l’obstacle jusqu’à N’Djamena, par le désert, profitant du passage d’un Tchadien venu de France et bien décidé à ramener sa Renault Safrane jusqu’à Ndjamena en louant les services d’un chauffeur connaissant bien les lieux! Je savais bien que franchir le désert sur plus de 650 kms avec un tel engin était une mission audacieuse, et pas des moindres dans les registres de l’audace, même avec un chauffeur expérimenté, mais je n’avais pas le choix ! Je devais tenter le coup ! Je n’allais pas me dégonfler devant ce pari dans l’aventure que me tendait le destin !

Ensablement à n’en plus finir, bris de pare-chocs avant et arrière, tuyaux arrachés sous la voiture, problème de carter moteur défoncé, de dédouanement du véhicule à la douane, racket de la police, des militaires et de toutes les autorités sans exception, notamment à la frontière, cette traversée fut inédite! Sans parler ni des problèmes d’alcoolisme du propriétaire de la Safrane qui décida de se noyer dans la bière chaude et le vin en brique 3 jours durant, ni de mon interpellation par les RG alors que je prenais une magnifique photo du lac Tchad.…

Car oui, le lac Tchad existe bien et il est remarquable. Sur ses flancs se dressent de féconds potagers et de solides épineux mâchouillés inlassablement par les dromadaires qui en raffolent. Et les troupeaux sont larges, tenus par des nomades qui arborent de grandes épées rangées dans des fourreaux de cuir peint. Ici, un différent sérieux se règle coutelas en main ! Du moins chez les nomades…

De grandes pirogues se frayent un passage dans les marécages, arrachées de l’enlisement par les longues perches des pêcheurs, puis elles gagnent les eaux profondes avant de déverser leurs filets chargés de carpes, de capitaines, de brochets et même de silures dans les criques paisibles, entre les hautes herbes, sous le regard vide de bœufs qui viennent patauger et s’abreuver. Le lac est survolé d’oiseaux migrateurs, de canards sauvages et de cigognes. Ses eaux se seront bientôt complètement taries. Mais dans ce vaste territoire coupé du monde, où l’on se sent loin de tout et pas grand-chose, les militaires sont armés jusqu’aux dents de rockets et de kalachnikovs…et ils rançonnent ! On ne vient pas au Tchad pour les vacances…Bienvenue au Tchad quand même !

Au Tchad, on se sent dans cette Afrique qui s’enlise, qui meure, qui s’enterre pour toujours, dans cette Afrique sans issue, livrée aux ignorants, aux bandits et aux pillards ; à des clans de profiteurs gras d’une pauvreté mentale extraordinaire qui affament et s’assurent que les hommes ne seront jamais libres et égaux, car de l’injustice naissent leurs profits. La haine qui suinte du regard des Tchadiens pèse lourd sur mes jambes. Ici, les victimes d’injustices en veulent terriblement à ceux qui assurent la sécurité du pouvoir contre du profit. Nous sommes le 14 juillet, et les troupes Tchadiennes défilent ce jour même sur les Champs Elysées…à Paris !

La route se poursuit vers le bas. Je suis à mi-parcours de l’Afrique du Sud. Reste le plus secret et le plus difficile de l’Afrique. Dans quelques jours, je serai au Cameroun, puis au Gabon, au Congo, en Angola, en RDC, dans la forêt tropicale, sous des trombes d’eau, au frais. Je traverserai l’équateur, verrai le ciel changer et les forces s’inverser. Il sera temps de traverser la Zambie, le Zimbabwe, la Namibie, le Botswana et, enfin, l’Afrique du Sud… Prochain rendez-vous à Douala, Cameroun.

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