Publié par : Virgile | 17 juin 2010

Vous avez dit Niamey?

«Vous avez vu votre tête ? Tirez la langue pour voir ? Vous êtes sec, au bout, complètement déshydratée. Vos reins, votre cœur et votre cerveau ont commencé à se servir dans vos muscles, surtout qu’il n’y a plus guère de graisse!» me lança frontalement le toubib que je m’étais discipliné à consulter après qu’une légère éraflure au bras –mordu par des chaumes terreuses alors que je prêtais main forte à la monte du toit d’une case en brousse profonde- se soit transformée en plaie ignoble et que je me sente passablement fébrile.

J’eu pour réaction salutaire d’enfourcher mon engin et de faire 100 kilomètres à travers brousse en direction de Niamey –où je suis arrivé retapé !- pour m’éloigner de cette fébrilité que je sentais liée davantage au lieu qu’à moi-même. Ah la ville…!

Au passage, je fus bon pour des antibiotiques -car mon corps s’était affaiblit et en l’état, la moindre petite écorchure pouvait se transformer en désagrément insurmontable- et une cure de potassium et chlorure de sodium. Pour dire les choses comme elles sont, je dois boire 2 litres d’un liquide saumâtre fabriqué au rabais par un laboratoire indien et distribué gratuitement par l’OMS aux populations africaines qui en font commerce et l’utilise principalement pour les enfants atteints de diarrhées !

Subitement ragaillardis par l’espoir que mon traitement à base de sel fasse de moi cette machine que j’avais été d’antan, ce mercenaire infatigable à la solde de l’étonnement, j’enfilai les kilomètres comme ces msmen au miel que je mangeais au Maroc, avec l’avidité d’un ours boulimique. A un moment -je ne sais plus exactement lequel car ma tête est aussi confuse que la végétation de la brousse à y passer mes journées-, alors que mes pneus sifflaient de bonheur sur le goudron impeccablement lisse, un panneau plié et rongé par le soleil indiqua que je pénétrais une forêt classée, un parc naturel, une étendue d’épines et de secrets bien gardés, cette même brousse où, il y a quelques millièmes de seconde à l’échelle sidérale, l’homme rampant devenait bipède en se dressant pour survoler du regard les hautes herbes et cueillir l’horizon à la recherche de subsistances.

Bref, devant moi se dressait cette immensité sauvage et mystérieuse surveillée par de grands charognards affamés. Des vautours. J’étais bien, tellement bien dans cette nature hirsute et terriblement sauvage que quelques gouttes du bonheur dans lequel je mouillais coulèrent jusqu’aux sabots de Bucéphale qui, comme caressé par de l’acide, poussa un hennissement métallique effroyable. Un rayon venait d’abandonner le voyage, fatigué, malade. Ma roue arrière valsa sans répit dans un  bruit du genre « pziout-pziout ». Utilisant le couteau multifonction « leatherman » honorablement offert par Jo, un rayon trop long inutilement acheté et le rayon brisé, je coupai, torsadai, fit quelques boucles bien tendues, un nœud de fer, et le tour fut joué. Le pansement était propre et le sabot comme neuf…jusqu’à la prochaine ville où un môme me fit le raccommodage de la plaie aussi fièrement que rapidement. Pièce et main d’œuvre : 40 cts d’Euros…et dire qu’en d’autres lieux je me serais battu pour faire moi-même ce travail !

Les mystères de la brousse m’enveloppaient tout entier, m’intimidaient, mais je roulai tête baissée à n’écouter que mon souffle. Il n’est pas insensé de dire que l’endroit est un nid de hasards, de périls, de menaces qui échappent aux pouvoirs du langage. Combien de ces esprits bizarres et de ces âmes meurtrières hantent les routes, camouflés sous les ombres à ramper silencieusement tels des margouillats, en quête de mortels solitaires pour satisfaire leurs manigances sordides. Et que dire des profondeurs inexplorées du vaste territoire ? Que trouve-t-on par delà les cloisons végétales au travers desquelles les yeux ne vont pas ? Que se passe t-il derrière ces épines et ces feuillages ? Combien de bœufs et de chèvres ont été dévorés par ces  bêtes sauvages qui rôdent aussi surement que les esprits et qui, contrairement à ces derniers, sont bien visibles ? Combien de bergers ont quitté ce monde laissant pour unique au revoir une main couverte de sang séché et griffée des pattes de bêtes impitoyables, emportés par les crocs terribles de fauves féroces dans le tréfonds brut du monde premier ? Ces histoires là ne vous intéressent pas vraiment lorsque vous vous lancez dans ces immensités ou seule la poudre fait le rang. Mais les paysans content tant de légendes, tant d’histoires effroyables dans lesquelles la vérité se mélange peut-être au fantasme ! L’imagination n’a pas seule la puissance de produire toutes ces anecdotes…certains ont vu pour raconter ; il n’y a pas l’ombre d’un doute ! Et ce qu’ils racontent donne parfois  la chaire de poule lorsque ce n’est pas le rire qui s’empare de vous discrètement!

Excité par l’effrayante audace de glisser serein dans ce monde inhumain, je coupai la chaussée proprement, prenant à la corde pour grappiller de précieux mètres, feintant ainsi les rallonges du tracé. La route était calme comme jamais, vide de toute présence, silencieuse telle les profondeurs de l’espace, et seuls quelques papillons colorés saluaient d’un mouvement éphémère mon passage avant de s’effondrer pour toujours.

Alors que mon imagination était au repos, loin des fantaisies villageoises la chatouillant parfois, et que mon corps tout entier luttait contre la fatigue et la chaleur atroce qui sévissait encore quelques instants seulement avant que le jour ne trébuche dans les ténèbres, j’aperçus une masse immobile sur la route, certainement un animal, plutôt mort que vivant, à quelques 150 mètres de ma roue. J’étais loin et la sueur trompait mes yeux aussi surement que la fatigue. Je pensai d’abord qu’il s’agissait d’un âne écrasé, ou d’un bœuf, ou que sais-je, de l’un de ces mammifères dont les noms m’échappent et que l’on trouve la gueule aplatie et les viscères au soleil après le passage d’un gros camion ivoirien ; mais l’absence de vautours à l’endroit eu tôt fait de corriger mes premières impressions.

La chose bougea. Elle n’était pas morte. Je m’avançai doucement pensant trouver un bœuf au repos et stoppai l’attelage à moins de cent mètres de la masse en mouvement. Mon sang ne fit qu’un tour au moment même ou cette chose bougea plus encore et se dressa sur ses pattes trapues. J’étais pétrifié, interdit, le cœur arrêté, les yeux jetés fixement vers cet animal monstrueux, un grand lion tout droit venu de l’insondable savane. Un mâle énorme. Une bête terrible. Ne pas bouger ! Il ne fallait pas bouger, surtout pas ! Le vieux Mouhamadou m’avait bien dit que chacun à sa place dans la nature, qu’un lion rassasié n’est pas moins bienveillant qu’un zébu peureux, mais la peur d’être déchiqueté vif par ce monstre aux pattes griffues fit courir sur mon dos une armée de frissons glaciaux. Je ne pouvais pas reculer car c’eut été la meilleure des garanties d’offrir au lion un plat du jour bien chaud. J’attrapai immédiatement la grande trique que je gardais comme arme contre les chiens et ne bougeai pas d’une oreille…

Dominée par sa crinière touffue, le lion tourna sa large face vers moi. Ma main droite serrait si durement le bâton qu’un instant je pensai pouvoir le briser sans même frapper quoique ce soit. J’étais prêt à cogner de tout mon corps, à me plier dans le mouvement de mon bras pour écraser le bois sec contre la gueule de cette masse de muscles noueux. D’un seul coup, sans prévenir, il bondit dans ma direction tel un diable éjecté de l’enfer. Je me jetai à terre machinalement et esquivai un premier coup de patte qui, assurément, eut été fatale sans la riposte anticipée de mon bâton que je plaçai magnifiquement, par chance ou par instinct, et de toutes les forces dont mes bras étaient capables, en plein museau. Le fauve, furieux, trébucha avant d’hasarder son coup de patte inoffensif. Les représailles de mon geste héroïque furent immédiates et la morsure si douloureuse qu’elle m’arracha le bras, et, du même coup, de mon sommeil…

Trêve de fantasmes collectifs et nocturnes, je fonce récupérer mon visa pour le Tchad car oui, j’ai décidé de passer par le Tchad directement en contournant et le Nigéria et les formalités d’entrée dans le pays. C’est Lee, un cyclo-chinois sur les routes du monde depuis 13 ans et rencontré par hasard sur le goudron qui m’a filé un tuyau pour franchir le désert au nord du lac Tchad…Rendez-vous à N’djamena pour les explications !

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