Publié par : Virgile | 8 juin 2010

« Bonne arrivée »

« Bonne arrivée » me disent les Burkinabés ! « Soyez le bienvenu» !

Quitter Bamako fut un soulagement. Aussi une peine mais ma détermination était grande. Si grande d’ailleurs que je quittai la place aux heures les plus chaudes de la journée, vers midi, alors que la lumière est si forte qu’elle fait flamboyer la poussière. Je m’acharnai et suai de lourdes gouttes, jouant du coude à coude dans une nuée de motos pressées, longeant les vendeurs de mangue et d’arachide sur des kilomètres, rasant les bus bondés et les pourvoyeurs de toc jusqu’au monument de la renaissance africaine, ouvrage massif voulu artistique et exemplaire, probablement né sous les truelles d’une entreprise de BTP dont le mandat n’incluait ni le respect des intentions, ni la finition. Ah ! L’Afrique… Parfois le ciment en dit long !

Puis je longeai une base militaire qui n’en avait pas l’air, m’approchai de deux avions en décomposition posés là comme des mouches mortes, au milieu de hautes herbes, afin de reprendre mon souffle. J’imaginais déjà mon vélo calé sur la carlingue pour une photo insolite ! Mais une jeune recrue jaillit subitement de l’ombre d’une aile que je convoitais comme lieu de repli contre les assailles du soleil. Courte sur pattes mais trapue d’épaules, en treillis propre du col aux chevilles –mais chaussée de tongs bleues-, elle m’intima de cesser l’offensive d’une main jetée militairement dans le sens opposé à ma direction! Je m’arrêtai et demandai naïvement :

« Qu’est ce que c’est ? »

« Des MIG 21 »

« Ah !…des MIG 21… »

Alors que la chaleur déclinait et que le soleil s’apprêtait à quitter l’horizon, à ce moment même où il ne fait plus jour et pas encore nuit, je rattrapai deux mômes qui se déhanchaient sur de vieux cadres en acier rouillé ; sans freins ni vitesses ; les roues voilées comme du linge au vent et les pneus rongés à la corde ; cahiers et trousses solidement ficelés sur leurs porte-bagages.

Avec mes milliers de kilomètres dans les jambes, mon vaisseau d’aluminium thermoformé muni des dernières évolutions technologiques de vieux continent -de freins hydrauliques ultra-performants, de jantes indestructibles, de pneus increvables made in Germany, d’une suspension hydropneumatique à blocage au cintre, de pédales automatiques, d’une selle cuir valant plus d’un salaire mensuel de fonctionnaire malien et d’un phare à dynamo sans friction au moins deux fois plus puissant que la plus puissante des torches vendues en brousse (…)-, en somme doté d’un attelage ayant plus en commun avec l’aérospatial qu’avec les brouettes défoncées de ces mioches croisés en brousse, j’étais bien décidé à les impressionner, à m’ériger en exemple au sommet de la prochaine pente, à leur montrer l’infaillible visage du patron des goudrons, celui du prototype inégalable, du grand frère qui tient ses promesses et son monde en respect. L’occasion était trop belle!

Bouffi d’arrogance, d’énergie et de confiance -aussi plus âgé, revigoré par une semaine de relaxation dans une auberge de Bamako et allégé de 6 kilos de surplus réexpédiés au pays car bien décidé à m’adapter aux circonstances matérielles-, je dépassai les deux gamins l’air de rien, imposai un bon rythme et commençai à sentir mon corps fondre, se liquéfier à mesure que les hectomètres défilaient, que mon essoufflement s’intensifiait. Eux prirent la cadence, bien décidés à tutoyer le « cyclo-toubab » sur son ovni.  Quelques virages plus loin, nous rattrapâmes cinq autres mômes, eux aussi de retour de l’école sur leurs guimbardes innommables, formant un petit peloton bien serré.

L’un d’eux m’indiqua qu’ils allaient au village situé à 6 kilomètres. Plus que précieuse, l‘information était décisive! Courte distance, gamins rachitiques sur de vieux vélos minables…haha ! La démonstration allait être d’autant plus magistrale pensai-je alors, au même moment qu’une longue bosse apparaissait à l’horizon.

De l’index je passai un rapport plus dur et poussai un cran plus fort sur les pédales. Puis deux… Trois… Toujours un œil dans le rétroviseur à attendre qu’il se passe quelque chose…mais rien ! Ils restaient là, tenaient bon, accrochés à ma roue aussi surement que de la colle. Les chaînes craquaient, couinaient. Le plus jeune poursuivant, à l’agonie, fut bientôt lâché. Quand même ! Et de un… Un autre, le plus grand, coupa l’effort, sa chaîne ayant sauté. Et de deux remarquai-je en silence, satisfait de la tournure que prenait ce duel entre eux et moi ! A qui le tour ?

Les derniers assaillants, en patrouille, menton sur potence, fomentaient je ne sais quelle attaque pour me dépasser et m’humilier au sommet de la fichue bosse dont le sommet semblait s’éloigner à mesure qu’on s’en rapprochait, résolus à montrer au « toubab » qu’ils sont et des méprises, à l’en dissuader pour toujours.

J’accélérai, donnai tout ce que mes jambes pouvaient donner mais ils suivaient, suivaient toujours, voulaient doubler même ! Les  bougres !

Mon cœur tapait aussi fort qu’un pilon à broyer le mil et je fus contraint de frôler la crise cardiaque –vraiment !- pour devancer cette marmaille d’une épaisseur de pneu au sommet de la bosse et éviter qu’une ombre de honte abjecte me poursuive jusqu’au Cap de Bonne Espérance !

Avant de quitter le Mali, je fis halte chez le vieux Ségou, tout par hasard, dans les profondeurs mystérieuses de la brousse luxuriante, porté par le vélo, guidé par la fatigue et la providence. Petit, mal rasé, d’apparence misérable et boiteux de surcroit, le vieux Ségou était arrêté dans la poussière de latérite, sur le bord de piste, scrutant de son regard vif le passage des charrettes de retour du marché. Un bonnet rouge vissé sur la tête, décoloré, enfoui dans un large pantalon déchiqueté sur le bas et serré à la taille par un morceau de ficelle, le tissu aussi fatigué que du vieux torchon en décomposition, le torse à demi couvert par un tee-shirt en lambeaux mais en meilleur état que son vélo qu’il tenait d’un bras et qui, à coup sûr, aurait indigné le plus misérable des ferrailleurs de France, je saluai le vieux Ségou qui promptement me proposa le gîte, me conduisant à son village campé dans l’impénétrable brousse. Le vieux Ségou avait pour lui de parler un bon français et de naturellement trahir une profonde bienveillance, un altruisme rare. Il me présenta sa famille, dont son père -dit « le vieux » par respect- installé sagement devant une case à mastiquer je ne sais quoi avec je ne sais quelles dents, ses neuf enfants déguenillés qui couraient pieds nus dans la brousse, montaient sans crainte aux manguiers pour en attraper les fruits bien avant qu’ils ne soient mûrs, et qui tous furent figés de surprise par le tableau surréel de mon arrivée. Tellement blanc ce « toubab » devait-ils se dirent alors que le plus petit hurlait littéralement au diable !

Avant de me présenter les environs, le vieux Ségou appela l’un de ses fils qu’il fit assoir sur une souche. Puis il retira son bonnet dans la pliure duquel il débusqua et une lame de rasoir longue d’un demi-pouce, et une aiguille énorme, comme celles qu’utilisent les marins pour recoudre leurs filets. Le môme n’était pas fier car il savait. Il savait que l’heure des soins avait sonné. Il baissa la tête sans broncher et tendit le pied. Le vieux Ségou tailla à pleine lame dans la corne crasseuse du talon du petit, et, de son aiguille, extirpa je ne sais quelle saloperie qui se tenait là, sous la peau sale, avant d’essuyer le tout de l’envers de son bonnet terreux. J’étais abasourdi. Et pour la première fois je fis usage de mon antiseptique.

Puis le vieux Ségou me fit visiter la forêt, me présenta les fruits qu’elle donne, du citron sauvage à la mangue charnue, m’expliqua où se cachent les crocodiles, me fit montre d’un ananas dont il surveillait la croissance attentivement sous un solide manguier alors que d’énormes fourmis rouges m’attaquaient jusqu’aux genoux. Au travers d’une prairie d’herbe grasse, il me conduisit dans un village voisin où des peuls s’affairaient à soigner chèvres et bœufs et où l’on m’offrit d’énormes fruits récoltés le jour même.

Le charbon finissait déjà de rougir sous les gamelles fumantes au moment de notre retour auprès de la case familiale. La femme du vieux Ségou avait préparé la pitance ; une bouillie de maïs insipide que la marmaille affamée, à mes côtés, dans l’obscurité totale et sans mot dire, dévora en quelques secondes. Pour honorer ma présence, le vieux Ségou ordonna à sa femme de me préparer du poisson de terre, un mets fameux que l’on trouve ici dans les champs qui jouxtent les rivières. Aussi me proposa t-il de tremper mes lèvres dans un breuvage à base d’écorces et de piment utilisé comme remède unique à tous les maux de la brousse, et de baigner mon doigt dans un bocal de miel qu’il conservait religieusement à l’abri des paluches de sa descendance.

Au petit matin, vers 6H, avant que la chaleur ne devienne accablante, j’aperçus le vieux Ségou et les autres hommes du village rassemblés devant la case de son père. Que se passe t-il ? me demandai-je alors. Je m’approchai et m’assis auprès d’eux après les salutations de rigueur. Un homme que je ne reconnaissais pas était là, parmi les visages familiers, et avait apporté des noix de cola disposées sur le sol, apparemment en guise de présent. Les visages étaient graves. En retrait de l’assemblée, muette comme une branche, la fille du vieux Ségou attendait je ne sais quoi. Son père venait de conclure son mariage avec l’homme d’un village voisin. « Ce sera pour l’année prochaine » me dit-il avant d’ajouter « car elle est encore un peu jeune » ; 14 ans !

J’entrai au Burkina Faso facilement, sans même m’apercevoir que j’avais quitté le Mali. Il faut dire qu’au poste frontière de Koloko, il n’y a pas foule, bien au contraire…L’endroit est tranquille, en pleine forêt. Même pas une barrière ! Pour y accéder, il faut traverser une brousse verdoyante, extraordinairement chaude, généreuse et humide, se faufiler dans d’immenses étendues de chlorophylle bodybuildée, passer sur des ponts qui enjambent des rivières boueuses sur les lords desquelles les femmes lavent le linge aux heures où les crocodiles laissent la place. Les enfants sont nombreux, si nombreux, et tous munis d’un daba, outil d’un autre âge avec lequel ils sarclent la terre pour assurer les récoltes de maïs, de mil, sorgho.

Un agent moustachu, jovial et bien costumé me fit le visa dans l’heure contre 10 000 CFA (16€). Il lui fallu habileté et force de poigne pour pomper dans l’éponge de son encrier le bleu nécessaire à l’impression des trois tampons officiels, dont le plus important, celui du chef de poste ; et plusieurs immersions dans les tiroirs de son bureau de ferraille pour dégoter l’indispensable et unique tube de colle utilisé à la fixation des photos d’identité dans le grand répertoire des entrées.

Outre les questions stupides d’un agent de renseignement dont le QI ne devait pas excéder la pointure, je fus enchanté de mes premières rencontres. Enchantement confirmé. Il faut dire que le blanc jouit d’un statut confortable à travers brousse. On le considère bien et on le traite bien. Il n’est pas l’ennemi colon d’autrefois ni l’objet de quelconque ressentiment. Il est richesse et savoir, opportunité et espoir. Le blanc est beaucoup ; trop ; un docteur, un professeur, un pourvoyeur d’issue…celui qui sait ; étonnant de le vivre…étonnant ! De « toubab », « toubabou » dans la bouche des enfants, je suis devenu « le blanc » avant que la route ne fasse de moi le « nasara ». Des mots différents pour une signification identique.

Sur le bord de route, un homme un peu éméché braille « Eh ! Le blanc ! » Je m’arrête, intrigué ; agacé… Je fais demi-tour et lui demande : « c’est qui le blanc »? Crispé. « C’est toi ! » répond t-il instantanément. Et moi d’ajouter : « Et toi t’es qui alors ? ». «Moi je suis le noir » lance t-il sans hésiter… je suis toujours stupéfait qu’on puisse spontanément partager la réalité de cette façon. Crierait-on « Eh ! Le noir… !» si l’un d’eux venait à traverser l’Europe sur son vélo depuis l’Afrique ? Mais restons sérieux, les chances qu’un malien ou qu’un burkinabé traverse l’Europe sur un vélo est proche de zéro, sinon nulle. Pourtant les jeunes ici rêvent tous de s’envoler vers l’Europe et de revenir riches au pays ! Pédaler gratuitement sous le soleil pour l’expérience et je ne sais quelle quête intérieure, ils ne peuvent pas comprendre, même pas l’imaginer ! Je dois passer pour un fou… Etonnamment nombreux sont ceux qui me disent : « nous, les Africains, on ne peut pas faire ça… »

Côté mécanique, j’ai rendu visite au dénommé « Long Man » dans son atelier du centre de la capitale. Ancien champion cycliste qui répare des vélos d’une main experte, Il est formel sur la santé de Bucéphale ! Sa roue libre a trépassé…d’usure…et la pièce est introuvable dans un rayon d’au moins 5 000kms m’assura t-il en se grattant la tête. En bon africain, il ajouta qu’en l’état, Bucéphale ne devrait pas avoir de peine à regagner le Cap ! A son maître de ne pas tenir compte de ses grognements… Merci  « Long Man » !

J’aurais voulu vous parler gastronomie africaine, sauce à l’oseille, au gombo ou à base de feuilles de baobab, du too que je mange tous les jours, des parlers locaux, des enfants qui sont mon quotidien et qui m’impressionnent énormément au de là de m’agacer à toujours de demander des cadeaux, de  l’accablement, de la résignation et du sentiment de condamnation que je perçois dans les traits des jeunes hommes, des magnifiques cailcedras feuillus qui ombragent ma route et qui sont source de polémique –car, esthétique et utilité mises à part, faut-il laisser ces reliques coloniales défigurer la fierté de ceux qui considèrent bâtir comme un acte de destruction?-, des ciels orageux et des pluies abondantes qui me rafraichissent –car la saison des pluies a commencé-, et puis, évidemment, de toutes mes rencontres incroyables car il y en a tous les jours…mais le temps presse et déjà je dois quitter Ouagadougou pour Niamey, traverser le Niger et le Nigéria pour arriver au plus tard le 14 juillet à N’Djamena, au Tchad, où je suis attendu par le camarade Charles pour un repos pré-tropical!

Prochain post dès que possible !

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