Publié par : Virgile | 24 mai 2010

Briod – Bamako – Repos

Nouakchott au revoir ; plus que 200 kilomètres et déjà le Sénégal ; juste là, les pieds dans l’eau, de l’autre côté du fleuve Sénégal venu de Guinée cracher ses eaux dans l’Atlantique ; la chaîne du vélo lance des craquètements menaçants, comme des cris de métal dur mordu par du métal plus dur encore, de sable et de gravier broyés par les dents de la mécanique ; j’appuie fort sur les pédales et rattrape un anglais en route vers le Ghana, à vélo ; seul ; 18 ans ; brave ; soit disant guidé par la foi…Je suis plein d’admiration devant ce môme timbré. Dieu que ton pouvoir est grand !

Il faut négocier âprement pour sortir de la Mauritanie sans graisser les pattes de pansus agents qui calent leur rythme de travail sur le montant des bakchichs. Et la plèbe paye, prise en otage. Résignée et fataliste, elle cède à la face fétide de ces voleurs éhontés. Au feu honnêteté, droiture et justice. Mais l’Européen est fier, un rien orgueilleux sous ses airs faussement crânes. Et il ne veut pas payer. Il veut la loi, rien que la loi et préfère croupir des heures sous le venin du soleil plutôt que de lâcher le moindre centime à ces ogres. Ténacité, calme et patience me donnent finalement raison. Pas facile de garder la tête froide. Et que dire des intermédiaires et arrangeurs qui foisonnent et bourdonnent autour, vous font taper les tempes à propager leurs services et garanties associées dans un flot interminable de mensonges. Tous veulent votre bien, vous faire économiser du temps et de l’argent, vous sauve la vie. Des mouches sans scrupules dont il est ardu de se libérer.

Le fleuve Sénégal se dessine là, bordé de roseaux, de joncs, quiet et poissonneux, à trois pas du poste frontière. Il vient magnifiquement interrompre l’absolutisme des étendues dépouillées. Pour traverser ses eaux, d’autres ogres veulent faire profit de ma présumée richesse. Le blanc est riche. J’esquive l’embarcation officielle et saute dans une pirogue avec vélo et bagages. Les pirogues, nombreuses et bariolées, font flotter des marchandises et des passagers d’une rive à l’autre, d’un pays à l’autre. Bientôt le moteur siffle et l’eau se fend sous la coque chargée. Je débarque à Rosso du Sénégal. Le village fulmine, crépite, gronde. Il se passe quelque chose. Je me renseigne ; c’est jour de lutte dans le bourg. Un sport très populaire dans le pays. Des combattants de renoms ont fait route des quatre coins du Sénégal. La foule, venue des campagnes environnantes pour assister aux combats, braille, hurle ; les gens s’accrochent aux taxis et aux bus bondés, dansent sur les toits. Et les moustiques livrent aussi combat au fléchissement du jour.

La route me conduit à Saint Louis, ville coloniale de couleur et d’architecture. Dans les rues de l’île Saint Louis liée à la terre par un grand pont de ferraille rivetée et rouillée, à l’agonie, le pont Faidherbe,  des enfants jouent au foot avec un ballon troué, des chèvres cherchent de l’ombre, des artisans se concentrent dans la poussière de leurs ateliers et des vendeurs de fruits font briller leurs bancs. Dans le port c’est la cohue, le branle-bas le combat. Des pirogues ont livré le poisson du jour qui s’arrache derrière des murs de boubous infranchissables au dessus desquels s’emmêlent des marchandages en langue wolof ; incompréhensibles ! Les taxis, dépouillées de leurs vitres et de  leurs sièges, sont farcis à craquer. Dans les gargotes, les femmes s’activent et préparent mafé, yassa, thiepboudien, toujours à même le sol dans de grands récipients métalliques.

Je rencontre par hasard Assan Dieye, chanteur du groupe Orchestre Teranga, le vent en poupe. Je passe deux jours dans sa famille et assiste à 2 concerts dont le crépuscule sonne la fin.

Je quitte Saint-Louis heureux, la tête pleine d’images colorées et de saveurs, le couteau entre les dents, les mollets chargés à bloc, bien décidé à battre les campagnes, à en découdre avec la fameuse brousse, celles qui fascine et fait miroiter les aventures les plus impossibles.

Je décide donc de couper à travers brousse plutôt que de prendre la route nationale réputée bonne, allant contre les mises en garde ; stratégie douteuse au pays des épines ; grossière erreur de navigation. A 200 kilomètres de Saint-Louis, direction Linguère et Ranérou-Ferlot, le fameux « goudron » se casse, devient de plus en plus saccadé, troué aussi régulièrement qu’un nid d’abeille et puis, bientôt, il disparaît pour laisser place à une piste défoncée, à un tapis de cailloux pointus, de sables et de creux dans lesquels se glissent des épines aussi longues que le pouce. Et la température grimpe dangereusement.

C’est le dernier mois de la saison sèche, juste avant que les pluies ne viennent réveiller la nature. Le mois le plus chaud de l’année. Oui, un mois brûlant. Extraordinairement brûlant même. On nage en plein incendie. C’est le feu du bout des ongles aux extrémités des cheveux. La zone est l’une des plus chaudes du monde : entre 45 et 48 degrés la journée. Personne ne bouge, personne ne bronche. L’eau est rationnée et à température ambiante. Les kilomètres paraissent nettement plus longs, comme s’ils subissaient eux aussi la loi de dilation des corps chauffés. Si l’océan monte de 30 centimètres avec 2 degrés de plus et menace les îles basses, imaginez ce que devient un kilomètre qui passe de -10° à 48°…

Pour arriver à Ranérou, j’ai donc grillé quelques fusibles…et pour en sortir, les plombs en vrac dans cette fournaise sans accès, j’ai du compter sur la venue improbable de Ousmane Tanor Dieng, premier secrétaire du parti socialiste Sénégalais, leader de l’opposition au Président Wade, et de son escorte de huit 4×4 brassant la poussière sèche, en campagne électorale dans le tréfonds du pays. Après quelques discussions, c’est sur le plateau du pickup de tête, auprès de 7 énormes gardes du corps, que je quittais le piège dans lequel j’étais retenu. Et c’est ainsi que je rencontrai Ousmane Tanor Dieng, le très probable futur président Sénégalais.

Les jours qui suivirent furent difficiles. Vision trouble, fièvre, vertiges, moral en berne, fatigue indomptable…j’étais à plat, dans un état second. Je ne pouvais ni sourire, encore moins rouler. Peut-être le contre coup de la chaleur ? Peut-être un jus de bissap concocté avec l’eau du fleuve Sénégal ? Une famille Peul s’occupa de moi avec soin et bientôt je fus à nouveau sur mes pieds.

Sans aucune exception depuis mon arrivée au Sénégal, l’accueil est extraordinaire, comme au Mali d’ailleurs. « Viens manger ! » me dit-on si je passe devant une gamelle. On me nourrit, me donne une paillasse pour dormir. Pas un jour sans que l’on me propose de me laver. Je suis chez moi où que je sois, et le chef du village fait souvent tout pour me rendre le vie plus agréable.

Je suis en brousse profonde, là où personne ne va, d’où personne ne part. Le chemin traverse des villages de huttes et de cases qui n’interrompent pas les pâturages, sans électricité, enclavés, coupés du monde, où les enfants sont légions et le bétail abondant. On parle le peul, le wolof, le bambara,  le soninké, le malinké. Les chèvres, chameaux et zébus se sustentent d’épineux, de jujubier. Les femmes puisent de l’eau du matin au soir avec de grandes cordes qui font crisser de vieilles poulies, chargent des bidons de plastiques jaune sur des charrettes tirées par des ânes silencieux, traient les zébus, nourrissent les enfants, lavent le linge, font du feu après avoir ramassé du bois. Elles travaillent très dur. Si dur! Les hommes observent.

Dans une société matrilinéaire, une femme qui vaut est une épouse qui épargne autant d’efforts que possible à son mari. Elle doit souvent gérer le foyer du pas de porte au cercueil. Et les hommes peuvent avoir 4 épouses. Nous les européens, sommes punis…qu’une seule femme! Comment les femmes européennes peuvent-elles toutes trouver un mari? et « que font les femmes qui n’ont pas de mari ? » me demande t-on bien normalement. « Elles doivent être terriblement malheureuses ».

A chaque passage, les cris des enfants montent des bords de la piste aussi surement et aussi soudainement que le bruit d’un train qui arrive. Si je m’arrête, je suis aussitôt noyé dans un bain de frimousses curieuses. Que se passe t-il  dans la tête d’un enfant qui voit débarquer un blanc à vélo devant sa case ? Je paierais cher pour savoir. Ils hurlent, me courent après, me serrent la main, s’accrochent à ma remorque et veulent monter dessus. Parfois ils sont terrorisés, surtout les plus petits qui hurlent de panique. On me nomme par ma couleur de peau : je suis le « toubab », parfois « toubabou » ; le blanc.  Au début cela déconcerte, mais l’on s’y fait, bon gré, malgré. Où que j’aille on m’interpelle  ainsi.

Le Mali ressemble au Sénégal. Je longe le fleuve en coupant à travers brousse. Les chinois s’y activent pour construire barrages et pistes afin de relier les villes du pays. Des chantiers immenses, au commencement. Les ponts ne sont pas encore construits. Des pelles mécaniques et des camions bennes brassent des montagnes de latérite. J’en suis couvert. Un enfer. Le « toubab » est une fois encore pris au piège du tracé, contraint de grimper dans wagon à bétail accroché au bout de 21 autres chargés de ciment en provenance du Sénégal. 100 kilomètres en 5 heures ; l’aventure ! Des villes, parfois grandes, ne sont pas encore équipées de l’électricité et ne le seront pas de sitôt. Je longe les chutes du Félou, le fleuve Sénégal dans lequel je me trempe non loin des hippopotames, serpente entre d’immenses canyons somptueux posés là comme des chaises aux milieux de la brousse desséchée. Je ne croise ni lions ni hyènes (!). D’énormes manguiers ombragent le bord de piste. Je me gave de leurs fruits sucrés.

Bamako est d’une autre trempe. Posée sur le fleuve Niger tel un nénuphar qui aurait poussé par de là les eaux, la ville est immense, elle grouille de petits commerces et de voitures bruyantes. Ses rues pavées et ses allées de terre sont protégées par de grands arbres calmes. Ses marchés sont bondés de marchandises. On y trouve tout. Les mobylettes « Jakarta » bon marché zigzaguent entre les chèvres qui trainent ci et là, perdues.  Mais Je n’ai encore rien vu. L’heure est  au repos sous un ventilateur qui couine. Hier soir l’orage a secoué les arbres et la pluie est tombée ; les premières gouttes depuis l’Espagne…La saison des pluies arrive à grand pas, bientôt les plaines seront gorgées d’eau et les rivières enfleront au point d’inonder la campagne. Et moi je serai là, mouillé, dans un décor verdoyant.

Prochain post à Ouagadougou, Burkinafaso.

Publicités

Responses

  1. […] >>> LIRE LA SUITE […]


Catégories

%d blogueurs aiment cette page :