Publié par : Virgile | 3 mai 2010

La traversée du désert…

En toute franchise, je ne sais pas vraiment de quelle manière entamer ce post ! Non que je  me sois asséché en inspiration, tari en imagination. Et non que le désert me traverse. Bien l’inverse. Mais le Sahara est d’une totalité qui désarçonne. Aussi horizontal que vertical. La fusion du ciel et de la terre. La fixation symbiotique du feu et de la glace, un peu à la manière des comètes. Vacuité et plénitude marchent ici main dans la main, loin des frivolités anthropoïdes.  J’en perds un peu la carte. Peut-être est-ce la solitude qui m’oxyde un brin ? Alors passons….

C’est les cheveux crépus, la barbe longue et la peau hâlée que je viens de poser la béquille à Nouakchott, capitale de la Mauritanie. République islamique de Mauritanie pour les férus de précisions accessoires. 5 000 kilomètres la sépare de Paris. Des années lumière sur tous les autres plans. Et ne vous y trompez pas, la lumière voyage dans l’espace à près de 300 000 kilomètres par seconde !

Les mauritaniens sont sceptiques, les yeux comme des réverbères noyés dans l’incertitude de leurs visages ténébreux. Perplexes ils cherchent les mots, m’interrogent : « il y a l’goudron dpuis la France jusque là ? ». Eux disent le goudron pour la route. Et moi de lancer fièrement que « oui » à toutes ces sombres mines dubitatives. Mais le plus futé s’avance : « et Gibraltar ? ». Alors ils n’ont ni tort ni raison. Et moi pas moins, pas plus. La question du goudron peut surprendre, mais elle n’est pas dénuée de bon sens. Cela fait moins de 10 ans qu’une route goudronnée relie la capitale Nouakchott à la deuxième plus grande ville du pays, Nouhadibou.

J’ai quitté le Maroc avec d’impérissables images, d’inoubliables saveurs. Combien de tajines m’a-t-on cuisinés, combien de fois m’a-t-on tendu un verre de thé sucré, ou plutôt un verre de sucre à l’arrière goût de thé? Il faudrait probablement un exposant à 2 chiffres aux 10 doigts de ma main pour me rapprocher d’un ordre de grandeur raisonnable. Tout simplement incalculable.

Jeune gardien de nuit d’un chantier de bord de route, Rachid me vient à l’esprit comme l’un de ces souvenirs inaltérables dont je pourrais parler des heures. Me voyant approcher, et moi ne sachant où passer la nuit, il m’a tendu les bras. « Je vais te préparer le meilleur tajine que tu n’es jamais mangé » m’a-t-il dit mot pour mot avant de s’exécuter, accroupi sur de vieux tapis usés, concentré sous le fredonnement lumineux d’une lampe de poche hésitante, au pied de la roue d’un vieux camion citerne rouge lavé.

Vous l’auriez vu épousseter grossièrement les légumes, les éplucher rapidement, puis finement les couper avant de les disposer en pyramide dans le plat de terre cuite et de placer délicatement une tomate cerise au sommet de l’édifice avant de le parsemer d’épices. De l’habilité, de la technique, oui. Du grand art aussi. De la haute couture d’accotement. Pendant ce temps là l’un de ses amis sahraoui, enturbanné dans un grand chèche noir, coi et serein, me préparait un thé qu’il versait, déversait puis reversait sans cesse d’un verre à l’autre. Sans en renverser une goutte à côté, car verser sans renverser s’apprend ici dès le plus jeune âge. Puis un deuxième verre, un troisième, un quatrième.

Nous nous enfoncions dans la nuit profonde lorsqu’un braillement infernal de tôle si fit de plus en plus pénétrant. Informé de mon escale, c’était l’ami d’enfance de Rachid qui débarquait pour les réjouissances au volant d’une Renault 12  épave, une énorme pastèque coincée sous le bras. De son jardin s’il vous plait. Vouant un culte illimité à ce fruit, l’ami de Rachid, du nom de Rachid également, brandissait là l’arme d’un seigneur. S’ensuivi la lente cuisson du tajine sur des braises qui, excitées par une légère brise, rougeoyaient dans la nuit épaisse. Puis vint la dégustation de la pastèque taillée en dents de scie, et, enfin, une démonstration intégrale de la puissance des haut-parleurs de la Renault 12, une vielle cassette de Oum Kalsum coincée dans le poste chinois. On aurait dit qu’il y avait un orage de grêle dans le timbre de voix de l’égyptienne.

Bref, je pourrais parler de ce moment pendant des pages, et vos yeux se fatigueraient sans doute plus vite que ma plume.

Après Laâyoun d’où je vous envoyais de bons baisers, le vent à tourné favorablement. Très clairement la compensation attendue et méritée des calamités météorologiques endurées dans le ventre de la vieille Europe. Justice tout simplement. Pas d’ingratitude mais je me suis largement vengé des efforts vains du mois de mars, avalant quotidiennement 150 kilomètres d’asphalte. J’étais aux anges, encouragé par le sifflement de ma gomme sur le grain du goudron. L’état de grâce. Et  j’ai traversé le désert comme une flèche, d’une traite, d’abord longeant la côte, ses criques sublimes encore vierges de tout parasol, son sable fin et blanc sous un ciel tacheté de moutons silencieux, pour ensuite m’enfoncer dans ses entrailles surchauffées, là où le pouls du géant Sahara se fait plus prégnant.

Le passage de la frontière entre le Maroc et la Mauritanie fut rapide mais la traversée sans être pénible fut longue. 2 000 kilomètres tout de même !

Et la Mauritanie…voici où nous conduisent ces années lumière dont je parlais plus haut : beaucoup de chameaux ; des chèvres auxquelles on donne du carton humide pour seule nourriture. Il paraît que ça fait de la bonne graisse selon les dires d’un Peul sympathiques croisé là, par hasard ; de la pauvreté ; de la misère ; un dénuement frappant ; des maisons minuscules, multicolores, aux couleurs des majors occidentales car construites en barils de pétrole Shell et Total, penchées par le vent, souvent au bord de l’écroulement ; des dunes immenses comme des meringues ; parfois de longues balafres de pousses à l’agonie sous le soleil blanc ; des lignes droites de goudron noir ; un léger virage ; encore des lignes droites de goudron noir, puis des lignes droites de bitume clair ; pourquoi ? Je ne sais pas ; qu’importe la couleur du bitume, cette route unique est indifféremment et perpétuellement  battue par le vent dans un remous capricieux de particules minuscules ; du vent oui, toujours du vent ; fort ; du sable et de la poussière comme de la cendre en suspens ; une impression de grisaille ; 40 degrés ;  pas d’ombre ; pas d’arbres ; rien. Au loin, un train de minerais ; 3 locomotives crachouillent un épaisse fumée noire ; démesuré ; sur le dernier wagon, un chameau ; sur les monticules de minerais, des hommes et des femmes ; parfaitement normal ; des épiceries de bord de route aux étalages maigres, noircis de mouches ; pas de pain ; des biscuits périmés, des cigarettes bon marché, du riz au sac, des macaronis et du poisson séché au kilo; une station service, la seule, portant le nom de Gare du Nord, en raz désert ; des champs sans fin de caillasses complètement plats. Mais le désert est étonnamment pluriel, il change de visage en permanence. On n’a jamais l’impression  d’être deux fois au même endroit si l’on fait plus de 20 kilomètres. Peu d’eau certes ; pas de robinet évidemment ; des bidons, des outres, des puits ; pas  d’eau non !

J’ai bivouaqué auprès de la Gendarmerie mobile postée tous les 50 kilomètres. Mais l’endroit est tranquille, très stable. Au moins d’apparence. On ne se sent pas en insécurité, au contraire. Et les gendarmes m’ont tout révélé de la stratégie de l’état-major pour éradiquer la vermine. J’avais les oreilles grandes ouvertes.

J’ai étouffé comme les recrues sous des  tentes de fortune, leurs campements ; sauf une fois installé confortablement dans la caravane d’un Maréchal des logis, partageant le thé, le pain cuit au charbon, l’eau incroyablement fraiche d’une outre en peau de chèvre, plongeant ma main droite jusqu’au poignet dans la marmite de riz gras sous le regard attentif de tous les membres de l’unité. Et des discussions sur le monde et la France à n’en plus finir. Passionnant. Certains gendarmes ne comprenaient pas qu’on puisse interdire un mariage entre une fillette de 10 ans et un bougre de 50. Pourtant ils veulent comprendre et sont plein de bon sens. « Mais si la femme dit oui ? Pourquoi interdire ? » D’autres ne comprenaient pas que je puisse vivre ailleurs que chez ma mère, que mes frères ne m’envoient pas de l’argent régulièrement (!), que je ne sois pas marié etc.

Pas de douche sur près de 1500 kilomètres. Je vous laisse imaginer l’odeur que je dégageais en débarquant à Nouakchott. Le poisson pas frais sent meilleur. Je n’en pouvais plus de cette seconde peau de crasse cendreuse d’une âcreté insoutenable. La douche fut une purification proche de la résurrection.

Il faut déjà conclure. Bucéphale a les écrous qui roussissent, se corrodent, les pneus commencent à maigrir, moi moins qu’eux. Le moteur est encore tiède, la cassette chante un peu et l’usure montre déjà sa patte filoute. Il va falloir en prendre soin, ne jamais tourner le dos au soleil. Le Sénégal appelle. Prochain post à Dakar. Inchallah !

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Responses

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