Publié par : Virgile | 29 mars 2010

L’Afrique enfin…le vrai début du chemin (destin?)!

Il n’y a pas si longtemps je vous parlais des collines andalouses coiffées d’oliviers et d’arbres en fleurs pétrifiés par la neige, de vent féroce et de morsure du froid. Pas si longtemps en effet que je maudissais le ciel tout entier de ce traitement malappris! C’était à l’heure de traverser l’Espagne, impitoyable et ficelée tout entière dans un climat venu du fond des âges. De si loin d’ailleurs que la mémoire elle-même ne s’en souvenait pas.

Outre quelques crapahutages mémorables dans les escarpements de Grenade, entre les pierres de l’Alhambra, il y eut quelques passages en des lieux étonnants comme ce café coupé du monde où, à minuit sonnante, alors que les clients émoustillés par la bière fourmillent dans l’endroit tapissé de photos pieuses et de souvenirs cuivrés par la fumée du tabac et des friteuses, le patron entonne, gabarit de rugbyman, plutôt pilier, les avant-bras comme des cuisses et un cou de taureau castillan, un cantique à la vierge Marie face à une icône disposée derrière le zinc, tenant à la main une bougie, lumières coupées, dans le calme et le recueillement des habitués. Quelle scène ! Après quoi la beuverie reprend et les tapas se déversent à nouveau sur les tables, toujours plus garnies. Une chapelle transformée en débit de boisson. Ou l’inverse ! Merci à Martin, mon hôte, pour m’avoir présenté l’endroit et pour tout le reste dont la liste serait bien trop longue pour être écrite où que se soit. Merci  à James aussi.

Avec Franck Vogel, ami photographe, nous avons profité de l’Espagne pour obtenir une première série de clichés du voyage dont je vous proposerai bientôt quelques extraits. Nous nous sommes quittés non loin de Cadix, d’où Colomb s’élança rider les cartes, alors que la marée montait (!) et que le soleil était au zéntih, bien chaud. Trop chaud.

Puis il y eut, de fil en aiguille, de rencontre en rencontre (merci Amélie), non loin de Cadix d’ailleurs, sur le bord de mer et sous un firmament éblouissant, un énorme feu de camp sur le toit de la maison d’un mexicain très solide, polyglotte et plongé dans un sarouel immense. Des chaises, des lits, des barrières, tout ce qui pouvait brûler y passa. Envoûtés par les crépitements et les flammes qui montaient éhontés vers les étoiles, c’est à grandes goulées que nous avons éclusé quelques bières bien fraîches avant de nous abandonner au repos. Mais moi j’étais déjà ailleurs. A quelques miles sur une carte mais spirituellement, à des océans de nage. Je la sentais comme on flaire le moindre relent de nourriture de façon instinctive lorsqu’on est affamé, à la manière dont la vinaigrette fait venir l’eau à la bouche avant même qu’on ait vu la salade. Je ne l’espérais pas plus que ma carte me l’annonçait mais elle était là, sous mes sens, sous mon nez…bientôt sous mes yeux. L’Afrique ! « Oui M’sieur », l’Afrique, juste de l’autre côté du détroit, à quelques brasses.

Vous m’auriez vu débarquer à Tarifa, faire le tour de la ville avec mon vélo, retirer mes derniers euros, me diriger vers le port, acheter mon billet pour l’Afrique, manger une ultime boîte de sardines espagnoles avec un crouton sec et quelques biscuits infâmes, lorgner le ciel couvert de mouettes criantes, embarquer. J’étais heureux. Oh que oui ! Un peu fier aussi. Mais en vérité c’était beaucoup plus qu’un simple sentiment. Un nouveau départ, le vrai, celui dont j’espère tant, presque tout, et qui va me manœuvrer au cœur d’une nouvelle équation, plus complexe, à trois inconnues. Je sais d’où je viens, je sais où je vais, mais par où, comment et avec qui… L’aventure a de beaux jours devant elle. Finis les faux-semblants, les artifices et les comédies espagnoles. Place au rêve vécu et à l’ailleurs incertain, aux choses nouvelles qui se succèdent, aux vicissitudes excitantes, effrayantes, aux astuces dont l’innocuité se construit en même temps qu’elle se défait.

La traversée du détroit fut rapide. Fermeture du pont. Corne de brume. Remous gigantesques sous la proue du bateau. Manœuvre du capitaine. Pleins gaz dans un bourdonnement de ferraille terrifiant. Trajectoire légèrement cintrée sur tribord. Cap sur Tanger, ville mythique à quelques encablures seulement. Dans mon dos déjà s’effaçait l’Espagne alors que devant moi j’apercevais, sous une lumière incroyablement pâle mais intense, comme éclairée du feu d’un arc à souder, les contreforts de Tanger et ses plages claires. Le détroit tout entier était veiné d’écume et la mer très agitée en raison d’un vent de nord ouest vigoureux. Sur le pont il fallait s’accrocher. J’étais seul et je tenais bon. Je ne voulais rien manquer, pas même un embrun.

Débarquement. Drapeau Marocain. Enorme panneau « Bienvenus chez vous ». Grand soleil. Chaud et sincère. Tonnerre de klaxons. Foule sur le débarcadère : cambistes, voyageurs, bandits, policiers, agents de renseignement, touristes, vendeurs de cigarettes à l’unité, pêcheurs et tous les autres qui traînent dépourvus d’occupation, mal rasés, dépenaillés. L’Afrique vous saute à la tronche comme un ressort tout droit projeté des engourdissements du cartésianisme européen. Elle vous prend sans attendre, vous sort de votre léthargie, vous immerge dans son bain et vous remue de l’intérieur. La houle est à quai, dans les tripes. Dès la première seconde. Changement de décor immédiat. Quelque chose ici n’est pas comme là -bas d’où je viens. C’est certain ! Il faut penser autrement. Fini le saucisson, place à la pastèque. Première tentative de canaillerie d’un agent au passage de la grille de sortie du port mais je parviens à passer entre les gouttes au terme d’une bref démêlé. Il y aura d’autres querelles et d’autres gouttes…Cette fois j’en sors sec !

Je longe la mer jusqu’à Casablanca, passant par Asilah, Larache, Rabat. L’enthousiasme des marocains me redonne le sourire, de la joie, relâche mes artères pressurisées par l’Espagne, terre magnifique mais morne. Je découvre un Maroc  coloré où l’on parle souvent français et où tout le monde me salue, où les policiers gantés viennent me serrer la main pour me souhaiter bon voyage, où les enfants s’esclaffent en me voyant passer et crient « msieur, msieur… », où l’on m’héberge à l’œil et me pose des questions, où l’on s’intéresse à moi, à mon vélo, où l’on me fait griller du poisson fraichement pêché, goûter du crabe vif. Mon vélo fait sensation. Les marocains hallucinent sur ma destination. Ils me demandent souvent le prix de mon engin et mon métier. Et moi de leur dire : des millions, aventurier ! Alors le thé est versé et les discussions peuvent véritablement commencer.

Sur la route c’est un autre concert. En un seul mot : dangereux ! C’est une joute permanente entre les chauffeurs et moi, non pas de camion ou de voiture à vélo, mais d’homme à homme. Le jeu : frôler le plus près possible, raser à blanc. Si on peut toucher le cycliste sans le faire tomber, on double le score je crois bien ! Quel spectacle. Il y a toujours une charrette qui sort d’un fourré, une femme qui traverse avec un bidon sous le bras, un camion surchargé à vomir ses marchandises qui double un autre camion encore plus gros alors que vient en contresens un bus bondé de gamins qui lui même dépasse une mobylette Peugeot essoufflée traînant trois passagers alors que s’engage un taxi collectif Mercedes, lui aussi plein comme un œuf ; un troupeau de brebis à moitié sur la chaussée, des  marchands de fraises dans la poussière des fossés, une voiture sur cales sur l’accotement, des bris de verre mélangés aux montagnes de plastique, des ouvriers à peine visibles qui mettent une rustine de goudron sur un énorme nid de poule. La route est vivante. Le Maroc me fait relativiser notre course à l’aseptisation des transports. Le vélo ici n’est rien, juste une mouche sur le nez d’un pur sang lancé à plein galop dans le bitume défoncé ; peut-être l’incarnation insupportable d’une pauvreté que l’on rejette et que l’on méprise. C’est la loi du plus fort, du plus gros, du plus puissant, du plus bruyant, du plus rapide, du plus intimidant.

Les inondations historiques de cette année ont ravagé de nombreuses plantations dans le nord, et les routes sont dans un état « piste » sur la côte que je vais longer jusqu’à Dakar, à 3500 kms de Casablanca. Les récoltes ont été exceptionnelles dans le sud où il ne tombe habituellement pas d’eau, catastrophiques dans le nord où elles se sont trouvées sous l’eau. Le prix des tomates est donc monté en flèche, comme celui de pas mal d’autres fruits et légumes devenus rares.

Les villes Marocaines sont bouillonnantes, pleines d’une « touffeur » dans laquelle se mélangent un balai frénétique d’activités en tous genres et la pollution épaisse de taudis roulants qui s’époumonent. Des tas de tôles. J’adore. Ca brasse, ça remue dans tous les sens. Le bruit monte au petit matin pour ne redescendre qu’en milieu de nuit. Chacun essaye de se frayer un passage dans cette cohue ininterrompue. Les charretiers braillent après leurs bourriques rétives bâtées deux fois la charge critique, les chauffeurs de taxi pestent de leur voix rogue contre les piétons trop lents à traverser les routes, les motards sans casque décochent des œillades concupiscentes aux femmes qui attendent dans la poussière chaude des trottoirs défoncés. Parfois une bagarre éclate entre deux automobilistes et tout le monde se rassemble pour ne rien manquer de la scène croustillante ; les pauvres vieillards sont assis là, sur le bas-côté, seuls, et soliloquent d’incompréhensibles versets ; les mécaniciens ont de la graisse jusqu’aux oreilles et travaillent à côté des tapissiers, à même la route dans un vacarme insupportable de moteurs puants. Les minarets ont fort à faire dans ce tohubohu. On les entend à peine. Les barbiers font salle comble. Il faut attendre. Toujours attendre. Parfois l’on voit passer une fripouille qui court à grandes enjambées en direction d’on ne sait quel refuge, au cœur des entrailles effervescentes de la médina, dans la moiteur des venelles débordantes d’épices, de légumes et de fruits, d’olives et de poissons dont le jus mouille les pavées et parfume les quartiers, de marchands faisant éloge de leurs meubles couverts de stuc, de leurs contrefaçons dernier cri, eux-mêmes pressés par l’assassin bagout d’autres marchands plus élogieux encore sur leur camelote chinoise. Dans un inextricable entrelacs de ruelles fourmillantes se chargent et se déchargent des camions qui partent et arrivent du Maroc entier. Il faut voir ce que veut dire « charger un camion ».

Et puis il y a les restaurateurs de la rue. J’ai pour eux une affection toute particulière. Peut-être par ce qu’à vélo on a toujours faim. Ou tout simplement par ce que manger c’est trois fois par jour. Les vendeurs de pains plats, de semoule ou de farine, les cuiseurs d’œufs ébouriffés et les faiseurs de soupes toujours servies sur des tables grasses et usées, sales comme des établis, les préparatrices de tajines fumants, toujours des femmes, les pâtissiers qui jamais ne travaillent sans le bourdonnement des abeilles affamées de sucre, les grilleurs de poisson sur le bord de mer, les préparateurs de sandwichs de sardine, les vendeurs de croissants et de petits pains…

Une belle entame d’Afrique pour résumer. Avec de vrais moments de joie et des rencontres inoubliables, le Maroc donne une belle coloration à mes premières impressions, à mes premiers tours de roue en Afrique. Devant moi se dresse désormais le Sahara, haut de ses 3500 kilomètres. Une pièce de choix que je vais tailler par la côte. Il va faire chaud et je serai seul, loin des villes et de la magie urbaine. Je traverserai, après la frontière mauritanienne, les premières zones à risque pour le paludisme. Au-delà, c’est un monde totalement inconnu que je rencontrerai, des civilisations dont j’ignore autant que j’aimerais savoir. Il sera alors temps de faire un point.

Prochain rendez-vous probablement à Nouakchott, au sortir du désert! Inchallah !

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  1. […] Outre quelques crapahutages mémorables dans les escarpements de Grenade, entre les pierres de l’Alhambra, il y eut quelques passages en des lieux étonnants comme ce café coupé du monde où, à minuit sonnante, alors que les clients émoustillés par la bière fourmillent dans l’endroit tapissé de photos pieuses et de souvenirs cuivrés par la fumée du tabac et des friteuses, le patron entonne, gabarit de rugbyman, plutôt pilier, les avant-bras comme des cuisses et un cou de taureau castillan, un cantique à la vierge Marie face à une icône disposée derrière le zinc, tenant à la main une bougie, lumières coupées, dans le calme et le recueillement des habitués. Quelle scène ! Après quoi la beuverie reprend et…>>> Lire la suite […]


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