Publié par : Virgile | 21 septembre 2014

Traversee des Ameriques 2013 et 2014

Retrouver de nouvelles aventures incroyables entre Alaska et Terre de Feu sur :

http://pignonsvoyageurs.wordpress.com/

 

Virgile

Publié par : Virgile | 20 juin 2011

L’été arrive… bouquin où es-tu?

Salut,

Ça y est ! Enfin ! J’ai terminé d’écrire… le manuscrit de mon récit d’aventure vient de commencer son long voyage vers les bureaux de divers éditeurs Parisiens! Souhaitons lui bonne route…

Au rythme du voyageur à vélo, je cherche à retranscrire certains étonnements, certaines rencontres, certaines joies et quelques unes des déceptions qui ont jalonné ma route entre Briod, le village de mon enfance, et Cape Town, cet ailleurs lointain tout au sud du continent Africain. On m’y retrouve sous la neige en Espagne, à partager un moment de convivialité avec des militaires Mauritaniens, englué dans la boue de la forêt tropicale congolaise que j’avais décidé de traverser par le cœur sous des pluies torrentielles, piégé par les sables au Tchad, à pousser mon vélo sur près de mille kilomètres au travers de la République Démocratique du Congo, ou encore engagé dans une conversation métaphysique avec des religieux au Cameroun. C’est d’un azimut intérieur, d’un prolongement de la connaissance, d’un dépassement, d’un regard et d’un ailleurs vécu lentement dont il s’agit, d’un ailleurs passionnant et parfois absurde ; pas d’une fuite. Le récit commence à Brazzaville, volontairement, en plein cœur de l’action. Pour ceux qui voudraient un extrait, il va falloir patienter encore un peu…  Ça arrive !

Les projets ne manquent pas : début juillet, mon amie Marion et moi nous élancerons dans une transcontinentale nordique. Direction la Russie à pied et en stop où un train nous conduira jusqu’à Shanghai… Comme je viens d’acquérir un super Réflex et un objectif lumineux, j’espère tirer de l’affaire quelques bons clichés. Aussi serons-nous équipés d’un dictaphone pour réaliser quelques portraits sonore et associer des sons aux univers photographiés… Tout un programme ! Nous attendons tous vos bons plans et vos contacts sur notre route : pays baltes, Russie, Mongolie, Chine etc.

Les préparatifs battent leur plein!

A très bientôt.

Publié par : Virgile | 24 mars 2011

Tour d’horizon vidéo

Petite synthèse vidéo de 16 minutes en basse qualité et filmée avec un appareil photo numérique…!

Publié par : Virgile | 20 mars 2011

NEWS

Chers amis, chers lecteurs, chères toutes et chers tous qui attendiez des échos depuis mon retour en France fin janvier, me voilà, de retour parmi les phrases, pour vous compter les dernières nouvelles.

Le retour, 19H d’avion, s’est déroulé comme l’allé de 305 jours de pédalage. Parfaitement ! J’en ai conclu que l’avions était 385,26 fois plus rapide que le vélo sur ce parcours précisément ! Cape Town m’avait hypnotisé et Paris, sous une grisaille R.E.R, toujours aussi folklorique en période de grandes soldes, avait le visage tuméfié par le froid ! Je retrouvai la famille, les amis, la saucisse de Morteau et le Morbier A.O.C. ! Quelles joies.

Depuis mon retour, je passe le plus clair de mon précieux temps le nez enfoui dans les pages de mes carnets usés, à reprendre mes notes de voyage et à rédiger un récit d’aventure, qui, je l’espère, plaira à un éditeur. La pâte est presque terminée, la cuisson du gâteau approche ! J’ai hâte…

A côté de cela, j’attends des nouvelles de GEDEON pour la production d’une série documentaire, laquelle est subordonnée à l’achat du package par une chaîne de télévision. Je croise les doigts !

Je retourne à mes mots, à mes déserts et son soleil d’arsenic, à la forêt tropicale et ses gouttes ruisselantes de lumière. Pour ceux qui sont à Paris, je serai au Zango Café le mardi 5 avril à partir de 20H30, épaulé par la Guilde Européenne du Raid, pour quelques impressions de voyage.

Biens des pensées et un petit cadeau, en images (dès la semaine prochaine…) !

Publié par : Virgile | 17 décembre 2010

Au bout debout!

 

Il faut le faire, le vivre… Et puis il faut aussi le dire ! L’annoncer ! Oser, se jeter… Oui, mais comment ? Comment trouver les mots… ? Comment vous dire que le tour est bouclé ? Que j’ai bel et bien posé le pied sur le sable clair de la baie du cap de Bonne Espérance, que j’ai  roulé sur les pavés du centre de Cape Town, heureux et fier dans la fraicheur de la brume venue du large, ce vendredi 10 décembre vers midi ?  Que je suis arrivé bonnement et simplement… ? Oui ! Ca y est ! J’y suis… C’en est fini ! Comment se l’avouer et accepter l’évidence après 305 jours d’aventure ?! C’était donc possible ! Pas de sanglots mais l’œil un peu mouillé, tout de même, en apercevant table mountain au lieu du dernier campement, à quelques 50 kilomètres du but !

Alors que je pénètre Green Market Square au centre du centre de la ville, un agent de sécurité se dirige vers moi et me dit « Monsieur, vous devez descendre du vélo !» Il ne croit as si bien dire. « Pas de problème, je suis arrivé ! » Une foule se rassemble autour de moi. « D’où venez-vous ? » …

En quittant Windhoek avec Clémentine, je savais qu’il nous restait 1500 kilomètres ! Autant dire une broutille ! Du hachis Parmentier moulu fin et prédigéré ! Pourtant, au premier raidillon je faiblis… J’en ai marre ! Il faut encore pédaler… les mots qui me viennent ne s’écrivent pas. Ils se devinent ! C’est le dernier départ, le dernier -(…)- tronçon… Courage ! La route s’élève vers un ciel bleu intense taché de nuages cotonneux. Elle tortille entre d’imposants reliefs qui se dressent comme une denture grossièrement émoussée sur l’horizon desséché. Les lignes droites s’étirent et serpentent à n’en plus finir dans ce décor aux couleurs chaleureuses. Hallucinant ! Grandiose ! Je me dresse sur mon vélo, lève les yeux au ciel et cris : «  Je suis le roi du monde ! » Clémentine éclate de rire. Soudain le vent se lève, le ciel s’agite et se couvre de gris dans un bouillonnent convulsif qui se mue rapidement en épaisse nappe d’encre insoluble. L’annonce du déluge… Pas d’abris à des kilomètres dans ce désert humain ! Il faut monter la tente. Et vite ! La terre et le ciel entrent en collision. Au loin le tonnerre aboi rageusement. Il se rapproche. L’obscurité totale tombe pesamment sur le monde alors que l’orage hoquète des jets de lumière sur les broussailles excitées. La colère du monstre électrique pulvérise la poussière en de gigantesques tourbillons. « On va se le prendre sur la tronche ! » Passe pour cette fois. Le vent tourne, la menace se dilue et l’orage s’écarte de notre refuge minable !

Un panneau annonce : Tropic of Capricorn… Déjà ! Les kilomètres qui restent s’amenuisent dangereusement. L’aventure est en péril. Il faut réagir… Il faut rallonger… A hauteur de Keetmanshoop, nous décidons donc de quitter l’itinéraire principal et de prendre la piste en direction du Fish River Canyon, second plus grand canyon terrestre! On y côtoie une hostilité naturelle à toute vie humaine. L’air dessèche tout en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Le vent brûlant qui galope entre les corridors de roches divise perfidement les minéraux les plus durs. Le temps fait son travail et le travail fait le décor, broyé sous nos yeux qui ne voient rien. On cuit mais l’endroit est somptueux, magique ! Tellement unique et insensé… En Namibie, comme nulle part ailleurs où j’ai été, on se retrouve souvent face à des paysages déconcertants de beauté et d’immensité. « Ouaaaaaaaaaaaaah ! » Difficile de l’imaginer, il faut le voir… Le vent siffle. Il est insupportable, me rend dingue. Nous bivouaquons dans ce trésor géologique en nous abritant derrière d’épais buissons.

Au sortir du canyon, déjà nous apercevons les rives verdoyantes de la rivière Orange qui marque la frontière entre la Namibie et l’Afrique du Sud. Impossible ! L’eau est là… abondante et généreuse. Quel contraste ! On y cultive la pastèque et le melon, la tomate, le raisin et tant d’autres choses. Il y a l’eau et juste derrière, l’Afrique du Sud ! Ma tête est pleine de bonheur. Juste devant moi se dresse les montagnes de cette terre poursuivie et espérée durant des mois. Nous franchissons la rivière le ventre gonflé de fruits délicieux. Un panneau renversé indique : Cape Town 679 ! Je stoppe net, tétanisé… « Ca sent le roussi. A ce rythme là, on est à Cape Town dans moins d’une semaine » me lance Clémentine…

A Steinkopf, petite ville de mineur sur la nationale 7 qui conduit directement à Cape Town nous bifurquons à nouveau pour rallonger un peu… et ne pas arriver trop vite ! Pourquoi… ? Euh… Je ne sais plus! Enfin si… je crois que nous voulions voir l’océan ! Le vent souffle si fort et si frais que nous devons passer la nuit dans un abreuvoir à bétail et nous couvrir de tous nos habits… L‘océan n’est pas loin et les fronts froids venus du large ensevelissent la campagne à la nuit tombée. Il faut se couvrir alors qu’à quelques kilomètres dans les terres s’abat la canicule. Sur 150 kilomètres de littoral privatisé nous traversons les mines de diamant de l’empire De Beers. Elles ont fermé leurs portes en août dernier. Des montagnes de gravas s’amoncellent dans toutes les directions à n’en plus finir. La côte est retournée, ravagée. L’ambiance est morose. Les villes de l’empire sont mortes. Les maisons y sont vides. Les écoles et les parkings aussi. Il n’y a plus personne à part quelques vigiles qui veillent à ce que les infrastructures ne soient pas pillées. Pas un chat. De grands supermarchés se sont transformés en épiceries minuscules ! Les stations service ouvrent leurs portes quelques fois dans la semaine. Le long de la route, un panneau indique : « mine en cours de réhabilitation, pour la paix des consciences ». Il y a quelques mois, nous n’aurions pas été autorisés à voir ça…

Nous filons jusqu’à Garies sur un piste caillouteuse et retrouvons le goudron pour ne plus le quitter ! A Vanrhynsdorp, 323 kilomètres du Cap, au pied d’une immense falaise, Clémentine démonte son vélo et range ses affaires, c’est l’heure du retour. Un bus l’attend. Une dernière bière, quelques TOPPER (des gâteaux secs devenus fétiches), une boerwors (saucisse épicée typique d’Afrique du Sud) sur le grill, du pain à l’ail et du biltong (viande de bœuf séchée), déjà notre dernier gueuleton !  Ce sont les souvenirs magiques de 3000 kilomètres d’aventure qu’elle remporte vers l’Europe… Que le temps a filé… Je suis désorienté ! Que faire…. Le Cap est là, à quelques jours seulement !

La fin du voyage s’enchaîne brusquement. Je traverse d’immenses vignobles, retrouve l’océan et continue ma route dans la brume fraîche du littoral. On m’invite à manger de la viande de brousse, du poisson… On me fait visiter et déjà on me félicite d’être arrivé… Soudain j’aperçois Table Mountain au loin comme étouffée par les nuages bas. J’enlève mes lunettes de soleil… Si si… C’est bien ça ! Je ne veux pas y croire et pourtant… Les souvenirs du départ me viennent à l’esprit… La France et la famille, l’Espagne et ses montagnes froides, ses tapas, le Maroc et ses délicieux palmiers sucrés, sa soupe harira et ses bergers, la Mauritanie et son désert sans fin, les caravanes des gardes mobiles, le Sénégal et ses tavernes, son fleuve magique et ses épines atroces, le Mali et la chaleur insupportable, ses mangues succulentes, le Burkina Faso et le Niger avec ses peuls magnifiques et leurs larges troupeaux, le Tchad et le désert brûlant avant la pluie, le Cameroun et sa falaise, sa forêt et ses pistes terribles, le Congo puis la RDC dont je suis encore bouleversé d’extase, la Zambie et Clémentine, le Botswana et ses animaux sauvages, la Namibie et ses paysages à couper le souffle, et enfin, l’Afrique du Sud et Cape Town, terminus… tous les voyageurs descendent de la rame.

Pour ceux qui se demandent ce que je ressens… Et bien pas grand-chose étonnamment ! Je ne pense à rien et ne veux rien penser… J’ai vécu tellement de choses incroyables cette année que je ne peux (presque) plus rien absorber d’émotions ! Je suis comme une éponge pleine d’eau qui attend l’essorage…

C’était donc possible, avec votre soutien ! Merci infiniment pour tous vos messages.

Prochain post depuis la France !

A très bientôt pour l’essorage !

 

 

 

 

 

Publié par : Virgile | 21 novembre 2010

Un autre monde

24 septembre 2010. La capitale de la France libre s’éveille timidement, les paupières encore lourdes ; Je jette un coup d’œil par la fenêtre qui surplombe le yard de Brazzaville. Les cheminots y sont déjà à l’œuvre dans la pénombre tiède du jour qui se lève. Les claquements de ferraille ont précédés le chant du coq ! L’heure est grave. L’aventure m’attend de l’autre côté du fleuve Congo. Je passe les grilles du beach, le port qui dessert Kinshasa ; On veut me faire payer une redevance pour taxi ; Je parlemente, négocie ; On me laisse passer ; Un jeu d’enfant… Ah l’expérience! Sous son chapeau usé, l’œil vif et la main sûre, un vieillard sculpté de rides m’échange quelques dollars américains contre des francs congolais. Il ne manque pas un billet. Pas un de trop… Il me souhaite bon voyage.

« Putain ! Votre visa est expiré » me lance une grosse dame du bureau de l’immigration derrière son comptoir trop haut, la bouche pleine de pain brioché encore chaud. « Ah bon ! » Je fais le naïf stupéfait sur le point d’être très mal. Une technique qui a déjà fait ses preuves au Tchad. On m’envoie chez le grand patron de la place. Un type quelconque mais occupé. Très occupé même. Il ouvre mon passeport et scrute les pages tapissées de tampons tel un expert du diamant en m’ignorant du fond de son bureau borgne. Apparemment l’obscurité arrange ses affaires. Je lui raconte mon histoire. Enfin… Mes histoires ! Je raccourcis un peu : La France, le vélo, la neige en Europe, le désert et l’Afrique, puis la forêt tropicale et Brazzaville, la boue et la bonne bière locale. L’Afrique du Sud aussi…  « On va vous faire sortir de là ! » décroche t-il soudain derrière une montagne de paperasse censée pointer son rang. La secrétaire avale sa brioche et précipite les démarches. Je suis sauvé. Ou l’inverse. La République Démocratique du Congo (RDC) m’attend… Un autre Congo.

Trois barges sont arrimées les unes aux autres au bout d’un ponton branlant et fichtrement pentu. Derrière, les eaux puissantes du colosse liquide charrient d’énormes lames de terrain arrachées aux rives détrempées. Je me fraye un passage entre les ballots de charbon, les cartons de biscuits, les bombonnes de gaz, les femmes qui s’agitent derrière de grandes casseroles fumantes laissant échapper de bonnes odeurs de cantine, les éclopés, les truands, les gardes armés, les porteurs pliés sous les énormes charges, les grossistes, les petits vendeurs et les grands bandits. Une foule ! Le capitaine, invisible, annonce les manœuvres d’un coup de corne de brume. Pas de frimas sur le large, cap sur l’autre monde.

Le béton kinois découpe l’horizon. J’aperçois les énormes barges qui remontent le fleuve Congo loin dans les terres. Le moteur vrombit sous une épaisse fumée. La tôle hurle et l’embarcation se meut. Dans la précipitation du départ, des types s’échangent des billets par liasses alors que d’autres s’empressent de tomber leur tenue d’équipage qu’ils cachent pour sauter à quai et disparaitre dans la foule. Je ne comprends pas tout mais les affaires vont bon train. Un mélange de Cour des miracles et de Radeau de la Méduse cet assemblage de barges encore flottant sous cette cohue panachée.

30 minutes plus tard je suis face au chef de l’immigration de Kinshasa. Il veut comprendre. « A vélo !?! » Sur son bureau, l’édition de Kinshasa des Dépêches de Brazzaville me consacre un encart d’une demi-page intitulé challenge touristique dans la rubrique sport ! Ce n’est pas rien… On me reconnait. Un employé fait la lecture pour ses collègues à haute voix. Un autre fonce me chercher un Coca Cola bien frais… Pas question de refuser. On m’annonce que je suis en sécurité en RDC.

Kinshasa ? Euh… Monstrueuse, immense… Grouillante. Un territoire d’excellence pour tout négociant en calibre de guerre. N’ayons pas peur des mots… Ouah ! Kinshasa… un lieu de repli pour les évadés du cauchemar ; Un puits d’espoir dans le profond ciment de l’existence. Un tourbillon infernal ; Une méduse urbaine poisseuse et venimeuse. Démesurée ; Endroit de tous les possibles et de leurs contraires. L’anarchie totale ; Le désordre chaotique ! L’enfer du cycliste. Et pas seulement… La ville vous catapulte des frissons d’inquiétude des orteils au chapeau.

Je longe une énorme biscuiterie sur le point de s’effondrer. Les parfums de farine et de sucre cuits se mêlent aux relents pestilentiels des détritus en combustion un peu partout. Les voix sont saturées de véhicules. Des épaves ; Pas seulement. Je remonte l’avenue Patrice Lumumba -héros national- jusqu’à l’aéroport, direction Kikwit. A la sortie de la ville, un grand panneau annonce : La patrie ne pardonne jamais aux traitres. A bon entendeur… Un type engoncé dans un uniforme bleu et armé d’une AK47 est au milieu de la route. Il fait de grands gestes. Il a faim et réclame à manger. Personne ne s’arrête. Je ne fais pas exception ; Scène banale.

La route tortille à la verticale. Le monstre Congo exhibe ses derniers contours sous le soleil qui rougeoie. Il s’efface peu à peu pour ne devenir qu’un fil ; Puis un souvenir. Je découvre un Congo montagneux plissé de précipices au creux desquels serpentent de larges rivières. L’eau ne manque pas. Magnifique. Kinshasa est déjà loin… Au kilomètre 520 depuis la capitale, Kikwit ; Une grande ville. Kilomètre 622, la fin du goudron ; Le début du commencement ; C’est là que tout commence. Absolument tout. Oui mesdames et messieurs. Ouvrez bien vos yeux ! C’est ici que j’ai commencé à comprendre pourquoi. Pourquoi tout. Pourquoi le monde et les étoiles. Au moins un peu. Doucement. Sans ce fichu kilomètre 622, cette limite de l’espace et surtout de l’esprit, je serais toujours comme à la veille du départ, à penser plutôt qu’à vivre. Car au-delà, c’est un autre monde que vous pénétrez. Je dis bien un autre monde et je n’ai jamais aussi bien pesé mes mots que dans cette phrase. Un autre monde loin de tous les autres. Très loin. Trop loin peut-être. Justement impénétrable, inaccessible, hallucinant…et magique. La RDC mérite à elle seule plus qu’un post

Sur 600 kilomètres j’ai poussé mon vélo dans le sable profond. Vous lisez bien : poussé à m’en faire regretter la boue de la forêt tropicale… Je l’ai poussé au gré des sillons tassés et des bourrelets de sable mou, de colline en montagne, de ruisseaux en rivière, de pont en passerelle, de rencontre en rencontre, de dialecte en dialecte, de levé en couché de soleil. Je l’ai poussé aux côtés des bayendas, ces hommes forts qui poussent des vélos usés et chargés de quantités inimaginables de marchandises (jusqu’à 400 kilos de grain et d’huile de palm) sur des centaines de kilomètres, parfois jusqu’en Angola. Car en RDC il n’y a presque pas de routes et très peu de véhicules. Et quand il y en a, ils sont si lents qu’aller à pied vous fait gagner beaucoup de temps. Ce sont ces bayendas qui ravitaillent les campagnes et certaines grandes villes enclavées. Des forçats de l’autre monde ces beyandas. Respect ! Il faut les voir pour le croire. Ce sont eux qui m’ont fait relativiser mon sort, qui m’ont indiqué les raccourcis dans le dédale de sentiers de la steppe immense.

Epuisé par ma longue marche et pressé par mon visa, je prends place à bord d’un train à Kananga. Un coup de maître. Le seul train du pays. Un par mois si la chance vous croise. Je m’arrange avec des cheminots pour grimper à bord de la caboose, juste derrière la locomotive. Une aventure dans l’aventure… Un type marche devant le train et ramasse des cailloux qu’il dispose sur la voix au fur et à mesure pour que les roues adhèrent aux rails vieux de 80 ans ! Résultat : 200 kilomètres en 10 jours. Des déraillements, des arrêts à n’en plus finir… Une vitesse de pointe de 15 km/h. Ca vous laisse le temps d’apprécier le paysage vous me direz. On me rassure : Les trains mettent souvent 3 semaines pour descendre vers le sud. Je suis inquiet… Je n’ai plus qu’une semaine devant moi et traverser la RDC risque de prendre une éternité. Je fonce dans tous les sens pour me sortir de ce pétrin innommable. Un petit avion survol Kamina. Je fonce à l’aérodrome. Trop tard ! Il vient de redécoller. Merde… ! Je suis mal ! Je trouve finalement un Land Cruiser en partance pour le Katanga ; Kolwezi. Le prix est exorbitant mais J’accepte le deal. L’un des pires voyages motorisé de ma vie… J’avale les 400 derniers kilomètres de piste en 3 jours et passe la frontière la veille de l’expiration de mon visa… « Payez-moi une bière » me sort un douanier. « J’ai rien » lui dis-je. Le type me regarde surpris et apitoyé. « Vous n’avez rien ?  Alors c’est moi qui vous invite » ; Pas plus compliqués que ça les Congolais. Le cœur sur la main…

Pendant prêt d’un mois je me suis sustenté de papayes, de bananes, de farine de manioc mélangé à de la farine de maïs, et de chenilles. Ah oui ! Matin, midi et soir les chenilles… J’aimerais détailler et aussi vous parler des petits villages et de leurs huttes de paille, de leurs chefs, de l’accueil extraordinaire que l’on m’a réservé partout, des sourires, des enfants, des choses terribles que l’on m’a raconté, de l’ombre délicieuse des grands manguiers, des pêcheurs de petits poissons, des églises disséminées partout dans le vaste territoire, des paysage à couper le souffle et de la fraîcheur des hauts plateaux… et de tant d’autres choses, mais les minutes sont comptées.

Zambie: Boum badaboum ! La dégringolade… La fin du fantastique. Retour à la réalité. Au capitalisme et à la consommation… Je connais ce monde. Un monde de blancs. Ce n’est plus l’autre monde, celui du cœur et du partage… Retour au goudron, aux camions, aux supermarchés et aux piscines… Au peanut butter industriel aussi ! Miam… A Lusaka je croise Ralph, un fou qui a décidé de traverser l’Afrique à vélo en 80 jours… D’ailleurs il est déjà arrivé ! Quelle rencontre… Je retrouve ma sœur Clémentine venue de France pour rouler avec moi… Nous enfourchons les vélos direction le Botswana, plein sud. Nous nous arrêtons dans les fermes du bord de route, souvent des empires agroalimentaires tenus par des blancs qui nous couvrent de confort. Bien loin la RDC ! Courte halte aux chutes Victoria… Oups ! Il n’y a pas d’eau. Saison sèche c’est saison sèche… Nous longeons les grands parcs et apercevons les animaux de la savane de chaque côté de la route… Une lionne bondit juste devant nous le premier jour de notre arrivée au Botswana ! Nous y sommes… Prudence ! Les éléphants et les phacochères se mettent à courir dès qu’ils nous voient. Les buffles sont passifs et restent à l’ombre. Par 45 degrés c’est bien normal. Peu de rencontres car le territoire est vaste et désert. La saison des pluies s’installe. Rares sont les jours sans orages. Terribles et effrayants… ils peuvent durer toute la nuit et se succéder dans toutes les directions. Les lignes droites ventées à n’en plus finir et les ciels zébrés se conjuguent parfaitement. Magnifique.

Nous sommes arrivés à Windhoek hier, Namibie. Une terre somptueuse où se mélangent les décors les plus incroyables. Montagnes, désert de sable, océan… Un avant goût de l’Afrique du Sud. Nous profitons de quelques jours de repos avant de lancer le dernier assaut vers l’objectif. Je sens déjà Paris happer mes songes. Ma perception du temps et de l’espace se déforment. Petit à petit, je glisse dans le puits gravitationnel du retour… Inéluctable !

Prochain poste dans 1500 kilomètres… Cape Town !

Et pardon d’avoir été aussi long à donner des nouvelles!

Publié par : Virgile | 20 septembre 2010

Impossible is nothing!

T’en as marre de bouffer du métro, des gaz d’échappement, de l’info pipo et des supermarchés bondés de mémères armées de cartes de fidélité ? Tu veux couper les ponts avec la civilisation néo-post moderne et ses vrombissements lumineux, ses caddies de mensonges, ses vérités déodorisées, oublier ce que c’est qu’un écran plasma et le carbon free, la 3G et l’Internet, l’électricité même, te nourrir de larves, de thermites, de singe et de porc-épic, sucer de la canne à sucre, du cacao arraché sur l’arbre et t’abreuver des eaux limpides de ruisseaux cachés sous de grands palétuviers? Bref, tu veux une expérience roots de calibre olympique loin du Google espace, raboter un peu ton vernis d’homo-cyber pour laisser hurler le loup qui sommeille en toi ? Ton salut passe par l’exil ; Et j’ai ton terrain ! Que dis-je ! Ton refuge… La forêt tropicale congolaise. Un cloitre végétal exsangue de toutes les blêmes déjections de la course au vent. Nature. Nature. NATURE encore. Oh que oui…rien que d’y penser j’en ai le vertige! Heureusement qu’on peut tomber de haut et sur ses pattes.

Mais Il te faut un coupecoupe bien affuté, des bananes sucrées pour amadouer les gorilles (et ne jamais leur tourner le dos sinon ils te prennent pour une mauviette et s’occupent de toi comme il se doit en commençant par te manger la cuisse, toute crue…) et un calibre 12, même rouillé ou rongé, quelques cartouches bien sèches car les panthères n’aiment pas les bananes ; Pas que le plomb soit meilleur…  En cas de pépin, et si tu n’as pas de mousquet huilé à la plume de perroquet, tu peux griller une clope pour faire de la fumée ; C’est comme un coup de fusil bien placé et ça fait moins de bruit ! Une bonne vieille Mustang fera l’affaire. Ah oui, j’allais oublier ! Très important : Les éléphants défèquent sur la piste et sont méchants ; Ne force jamais le passage et tout ira bien ! Grumiers idem. Et si tu croises un pygmée qui vient de grignoter une demi-douzaine de comprimés de valium qu’il a fait descendre avec une grosse gourdasse de vin de palm ou une bouteille de Ricard de Pointe Noire, c’est parfaitement normal… Passe ton chemin! Peut-être qu’il te dira que ça gratte un peu le chignon en baka, sa langue. Bref, si tu aime ramper et nager dans la boue, te faire lacérer les jambes et les bras par les chicottes végétales, manger par les insectes, que ta foi de brave invincible domine Burj Dubaï façon Rambo, et surtout que tu ignore ce qui t’attend vraiment, vas y à vélo et dis toi que ça va passer. C’est vrai de vrai que les cons qui ignorent ce qu’ils font finissent par faire les choses que ceux qui savent ce qu’elles cachent ne font pas !

Je suis arrivé à Brazzaville hier. Congo. République du Congo. Ne pas confondre avec République Démocratique du Congo au sud, ex-Zaïre. Quelle joie ! Enfin m’y voilà, essoufflé mais entier ! Brazza quoi ! Brazza, caressée par le fleuve Congo, serpent liquide de la démesure et de l’espoir, frère Africain de l’Amazone. Brazza, liée par le sang et l’eau trouble à Kinshasa, juste en face. Les deux cités s’observent sans jamais se toucher. Ah Brazza ! Un carrefour, une plaque tournante à la lisères des tropiques, un hub pour réfugiés lassés de machettes et de kalachnikovs ; Un havre de liberté officiel pour ceux qui se passionnent pour la concussion et le détournement de fonds publics. Mais passons car c’est un passage obligé, un goulet pour les vagabonds qui sillonnent l’Afrique.

Un coup de frein devant le cimetière à l’entrée de la ville, un coup de rein et hop, j’esquive un gros Camaz de l’ère soviétique bourré de cailloux en glissant légèrement sur du sable blanc. Avertissement ! Priorité à droite. Je laisse passer un corbillard tout penaud. A ma gauche, un tas d’ordures. Des gars y grattent je ne sais quel trésor. Devant, une vielle Toy (Toyota) verte en ruine perd ses freins et emboutit un vieux barbu sur sa mobylette ; Salto arrière plané ; Quelle souplesse ! Tout simplement superbe… Le vieux se relève titubant et vise le chauffeur comme un chien qui va mordre. Ca passe ! Klaxons, fumée, plastique, képis, béton, canons… Mais qu’est ce que je fous là ! On vient vers moi : « je vous ai vu à la télé… ! » Euh…

Pour arriver là j’ai osé un rien, souffert un peu plus qu’osé et bourriné comme un cheval de trait qui se débat dans la fange. En m’éloignant de Yaoundé, la carte sous les yeux et le goudron sous les roues, je m’étais décidé à rejoindre Brazzaville en suivant une piste en pointillés sur près de 1000 kilomètres au travers de la forêt équatoriale (prenez votre carte car il faut suivre et vous ne poserez sans doute plus jamais vos yeux sur cet endroit du monde!) Sangmélima, Djoum, Mintom, N’tam (poste frontière), Cabosse, Suanké, Sembé, Ouesso, Makoua (sur l’équateur), Owando et Brazzaville. Une première. Sans doute la dernière ! Intérieurement je me disais : « trop facile cette traversée de l’Afrique. On ne va jamais me croire mais c’est du flan pour gamin un peu dur. Au pire du mille-feuille. Rien de plus ! Ces crétins vont penser que je fais le faux modeste en plus ! C’est quand que je commence à … me maudire ? »


J’ai tout entendu… « Ca passe peut-être, mais c’est la saison des pluies qui commence ! Et les grandes pluies. Il faut passer par le Gabon. C’est mieux. Trop de sable. Ca ne passe pas ! Impossible ! Je vous l’assure… Il faut passer par la Centrafrique. Quelle arme emportez-vous ? Est-ce que vous savez qu’il y a des bêtes féroces dans la forêt ? Les gorilles sont redoutables… les panthères et les léopards de vrais prédateurs. Et les Congolais sont encore plus sauvages ! Arrêtez-vous dès que le soleil décline. N’y allez pas seul ! Prenez toutes vos provisions à Yaoundé. Là bas il n’y a rien. Méfiez vous des grumiers ! Gardez toujours votre téléphone satellite avec vous (lequel ? D’ailleurs si quelqu’un -qui est déjà venu ici- a une idée de qui appeler en cas de problème au milieu de la forêt tropicale, je suis preneur…). Prenez du vin pour offrir aux pygmées ; Vous les blancs vous avez un problème ! »


Et du mur que je viens de franchir, genre mur du tronc, j’en tire une magnifique leçon d’humilité… (Et d’humidité)! Faut dire qu’elle ne m’avait jamais été aussi bien enseignée. « Nom d’un chien » pousserait mon grand père en replaçant une bûche dans sa cheminée. J’ai pesté seul, juré comme un charretier et comme jamais, vraiment seul, coupé du monde. Je ne m’étais jamais senti aussi loin de tout et aussi dépendant de moi-même. Pas le choix. Flancher ? Impossible. Une seule issue. Baisser la tête et pousser. Pousser encore. Pousser plus ! Pas de place pour penser. Tenir bon. Tenir. Un vol plané…un autre ! Roulé-boulé dans les fougères boueuses. Rien de cassé ? Peu importe. Avances ou tu vas rester là pour toujours imbécile! Plus que 3 bosquets et je retrouve la piste en latérite tassée. (Car ici on ne parle pas en kilomètres mais en bosquets et en collines !) Quand t’es avec ton vélo et ta remorque à te faufiler de bosquets en collines dans ce ventre sauvage, tu te demandes franchement si c’est bien raisonnable… (Ego quand tu nous tiens !) Difficile à raconter ! Il faut le vivre. Si j’avais su j’aurais (peut-être) pas venu…

Autant dire que j’ai pris tout le monde par surprise sur mon passage. Les pygmées sautaient dans les fossés en abandonnant leur manioc et disparaissent fissa machette à la main. J’en ai même vu qui ramassaient des cailloux à mon approche. Ils devaient se dire : « Ciel ! Un pâle immense sur un monstre de fer sans poils et silencieux. Un diable ! Sauve qui peut ! Tous aux fourrés ».


Pour parler boulons, mon Bucéphale à 3 roues en aluminium thermoformé m’a impressionné ! Bon cheval… Il ne m’a même pas coûté un sucre. Je l’ai traité comme un mulet de carrière et il n’a pas bronché! Pourtant, je ne misais pas gros sur sa crinière lorsque j’ai vu la tournure que prenait la piste ! Heureusement que les miracles ont du cœur…

Trop à raconter !  Il s’en est passé tellement dans la forêt ce dernier mois!  Heureusement que j’avais quelques feuilles sous le coude et un peu d’encre à gaspiller ! Avec le Congo, j’ai changé d’Afrique. Je suis le moundele, bon blanc, papa ou chinois. Dans la campagne on me salue par de grands « Yiyan » censés signifier Ni Hao (bonjour en chinois). C’est qu’ils sont partout ces Chinois. Ce sont eux qui reconstruisent le pays et effacent peu à peu les stigmates de la guerre et de l’antiquité. Ils font ou refont les pistes, des ponts, diguent les rivières, cassent du caillou qu’ils acheminent sur de grandes barges construites sur place, déversent de la latérite sur les bourbiers avec des gros camions venus spécialement de Chine, montent des centrales électriques. Ils travaillent vite. Peut-être un peu trop vite d’ailleurs. Mais le profit n’attend pas. Ils vivent dans de grands camps et entre eux. Parfois on les voit qui se trempent dans les rivières, les étangs.


Souvent les Congolais me demandent mon grade dans l’armée (Si si !) Vous êtes géographe ? Chercheur ? Scientifique ? Mais pourquoi ce voyage ? Et vos parents vous ont laissé partir ? Vos enfants ne vous manquent pas ? Vous allez devenir très riche avec les informations que vous allez rapportez sur l’Afrique au pays… Les superlatifs ne manquent pas pour parler de la fortune que je suis en train de bâtir ! Pour un Congolais comme pour tout Africain, l’épaisseur de clichés à travers laquelle il voit les Européens est aussi déformante quelle celle à travers laquelle les Européens pensent voir les Africains. Une caricature fait figure de copie conforme à côté. Pas faux de dire que le monde est flou à la décharge de l’humanité toute entière.

Pour la première fois on a fouillé mes affaires à la frontière. « Vous avez des seringues ? » On a aussi essayé de me ponctionner quelques billets dans un fantomatique bureau de police situé dans un bled tellement loin de tout que le litre d’essence y coûtait 3€ et la boîte de sardine 1,50€ (il faut rapporter ces prix au revenu moyen local). Mais les types ont vite compris qu’ils étaient tombés sur un os et se sont ravisés ; Je n’avais pas un copek ! Parfois on se méfie de moi… « Vous pourriez être un mercenaire » m’a même dit un curé très sérieusement. Dans les campagnes on croise plus de Rwandais, de Congolais de l’ex-Zaïre et de Centrafricains que de Congolais natifs. Les guerres ont dessiné le pays, la région.

Dans la brousse j’ai eu faim comme jamais ! Trop difficile de se nourrir dans le nord. Parfois j’ai du me contenter d’infusions de citronnelle et de sucre en poudre pour seul repas. Beaucoup plus difficile que dans le Sahel et étonnamment plus cher alors qu’il suffit de jeter une graine pour qu’elle délivre ses fruits. « C’est une question de culture » disent certains ! Ils ne croient pas si bien dire…  C’est qu’ici, au nord de l’équateur, on ne cultive que le cacao et le manioc. On ne chasse que pour vendre aux rares véhiculent (souvent des motos) qui font la navette vers les restaurants de Ouesso, la grande ville du Nord. On pille la faune à un rythme si soutenu que croiser un animal dans la seconde plus grande forêt du monde n’est pas si simple. Je n’en ai pas vu un seul !

Le Congo c’est presque déjà fini. Que de souvenirs impérissables. Que de forces laissées dans la boue. Que de magie partagée avec dame nature. Et je suis toujours passionné par mon aventure! On ne traverse pas l’Afrique à vélo deux fois dans sa vie, n’en déplaisent à ceux qui me demande si je compte aussi rentrer à vélo jusqu’en France une fois arrivé à destination! Le ciel change à mesure que je chute vers le Cap. Question d’hémisphère. Je compte prochainement franchir le fleuve Congo vers le dernier Everest du voyage : la République Démocratique du Congo ! Rien que le nom m’impressionne beaucoup. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. Pis je préfère ne pas savoir… L’expérience du Sahara, du Sahel et de la forêt tropicale (et tous les autres voyages) ne sera pas de trop pour livrer l’ultime véritable bataille de ma promenade à travers l’Afrique. A Lubumbashi au sud de la RDC, 4 000 kilomètres du Cap, je serai comme sauvé, quasi arrivé… J’aurai déjà le goût du sel marin sur la langue et des pingouins dans les yeux. Il n’y aura plus que du goudron et des agents de police payés par leur employeur. Ma sœur Clémentine me fera l’honneur de me retrouver avec son vélo pour un mois. Que du plaisir ! Je lui réserve de belles surprises. Et d’autres perles sont au programme… Le Consul de RDC m’attend pour parler visa…je prends congé du clavier !

Prochain post à Lusaka… Zambie

Photo bonus : celui ou celle qui trouve où la photo suivante a été prise aura une belle récompense… :+)

Publié par : Virgile | 12 août 2010

La chute enfin, au fil du Cameroun

Après 15 petits jours passés à N’Djamena, abandonné à la douce léthargie du repos, renfiler ma chemise raccommodée et m’unir de nouveau à mon pur-sang dans un parfait singulier furent une souffrance à hauteur de supplice. Une affliction sur laquelle le faste mondain de la civilisation m’avait aveuglé l’espace de quelques instants. Le temps d’un rêve. Le réveil fut brutal ! Surtout que le camarade Charles, mon hôte, m’avait bien soigné! Trop bien même. Pas de pain sec, pas de bouillie de mil, pas d’eau souillée. Et de l’eau, même bonne, j’en avais bu avec parcimonie tout comme des nuits entières de sommeil j’en avais complété quelques rares. Merci l’ami !

J’étais donc face à l’obstacle. Et là, l’obstacle le plus infranchissable qui me paraisse, c’était le vide ! Comprenez de repartir ! Un peu comme quand on pense avoir son compte et qu’une petite voix vous dit « allez, en avant, plus que la moitié ! » Me jeter de nouveau dans les bras de mon destin ? Dans la permanente succession d’événements soudains et imprédictibles qui composent l’aventure et qui là, bizarrement, à l’inverse, me décomposaient ? Faire confiance aux lendemains ? De l’aventure, j’en voulais donner à d’autres. A tous sauf à moi…

J’avais passé le plus clair de mon temps avachi sur un molletonneux sofa tel un pacha de bronze à  méditer sur le duel frémissant qui se tramait sans rémission dans les campagnes françaises entre Schlek et Contador. Le jour où le peloton s’essoufflait dans les raidillons jurassiens et que je reconnus un virage, une maison, même un bout de route où j’étais passé le jour de mon départ avec Vinci le brave,  sur mon front perla de ces gouttelettes dans lesquelles se mélangent, et rarement dans une vie, extase secrète et euphorie. C’était comme une vague de pure félicité qui déferlait en moi alors que ma main droite serrait une bouteille de Coca-cola bien glacée tout juste tirée d’un grand frigo. J’étais bien ! Tout devenait limpide…là bas, ici, l’union de l’espace et du temps ! J’étais partout et tout le temps, toujours là où jamais l’on pense. Je me voyais dans la roue du maillot jaune, déboiter, creuser l’écart et gagner…

Mais j’étais à N’Djamena, et dans la rue, aucun peloton, aucune trompette. Après que l’Avenue du Général de Gaulle au bout de laquelle je séjournais ait été bloquée des heures et que plusieurs convois escortés d’hommes lourdement armées s’y soient faufilés, on m’annonça la venue au Tchad de deux enfants de cœur, le Président Libyen et le Président Soudanais. Somme toute des VIP de la renaissance Africaine. Après tout, l’histoire est une question d’avenir. Qui d’entre nous peut garantir qu’un bourreau ne deviendra pas héro ? Aussi, après des tirs à l’arme lourde entendus dans le voisinage, on m’annonça des règlements de comptes entre l’armée et des habitants du quartier qui ne voulaient pas rendre des villas illégalement occupées…le sang coula ! Et dire qu’à 13 000 kms de là, au bout de la route qui parfois se mélange à la piste, il y a la campagne tranquille et les lacs de mon enfance. Quelle connerie l’aventure !

Avant de me remettre en selle, en bon palefrenier, j’avais offert à mon destrier la cure de jouvence adéquate pour lui redonner toute la vélocité de ses premiers galops…un peu d’entrain et de vigueur. Avec quelques coups de chiffons, un peu d’huile et une transmission toute neuve venue de France, il n’était plus question de hennir, mais bien littéralement de rugir!

Fini le Sahel et sa chaleur sèche. Fini les ciels propres et creusés de lumière. Après avoir  franchit le pont qui sépare le Tchad du Cameroun, le soleil timide s’effaça rapidement. Je pénétrais dans un corridor de grisaille austère, avançais sous un brumisateur géant qui ne voulait pas  tomber en panne, puis, au fur et à mesure que je m’enfonçais dans la région de l’extrême nord, la bruine laissa peu à peu place à des conditions de test-center pour nautilus. J’étais à 1 500 kilomètres de Yaoundé, la capitale, et il tombait des citernes entières, des montagnes d’eau froide. Tout en moi était mouillé, humide, jusque dans mes viscères. J’avais l’impression d’entrer dans un monde dominé par des forces appelant à la flétrissure généralisée, au pourrissement immédiat de tout et pour toujours, et quelque part, au ternissement des ivresses de mon voyage. D’où pouvait bien venir toute cette eau, d’un coup d’un seul? Du ciel… D’épaisses nuées de thermites voulant échapper aux inondations de leurs galeries voguaient dans l’air au gré des légères brises, au dessus d’immenses champs plats noyés d’eau, sans limites et argentés, battus par les gouttes, frémissants, comme des étendues de chaire de poule sous un ciel déchiré de colère. Des hommes y plaçaient leurs filets depuis de lentes pirogues. Le temps de la pêche commençait avec la saison des pluies.

J’étais dans une ère de basculement, de changement rapide! L’horizontalité de mes pérégrinations était histoire ancienne. J’allais désormais plein sud, à la verticale, jeté dans le dernier bras de monde tendu vers le bas, ouvert vers le bassin du Congo, vers l’Afrique du Sud, et encore plus bas, vers la banquise. J’allais bientôt voir Polaris marcher sur terre avant de disparaître sous l’horizon de l’autre hémisphère les nuits de ciel clair. Plus qu’un basculement géographique, un renversement à tous les niveaux : religieux, culturel, climatique et peut-être même historique. A Dieu mosquée, sorgho, torpeur, sable et poussière. Je faisais route vers les forêts verdoyantes, la fraîcheur et l’humidité totale, le manioc, les fruits et les églises. Je changeais de monde, tout simplement. L’Afrique se métamorphosait sous mes roues et quelque part, me trahissait en se compliquant !

Longtemps le nord Cameroun fut un coupe-gorge, un paradis pour coupeurs de route et petits bandits sans vergogne. Jusqu’au jour où des cols blancs noirs de Yaoundé dévoilèrent l’offensive et transformèrent ce paradis du larcin et de la rapine en enfer pour malfrat. La BIR (Brigade d’Intervention Rapide) venait de naître. Des mercenaires surentraînés, musclés, armés et autorisés à tuer et, cerise sur le gâteau, formés par des instructeurs Israéliens. On ne fait pas mieux paraît-il ! Rien que de le dire ça fait peur non ? Pour intégrer ce bataillon d’élite, vos gros bras ne vous suffiront pas. Il vous faudra passer 8 épreuves, dont deux éliminatoires. L’une d’elle consiste à courir 30 kilomètres dans la jungle avec un sac de sable de 30 kilos sur le dos. Certes, un exercice non hautement intellectuel, mais il faut quand même avoir du mental ! C’est fou ce qu’on apprend sur les routes d’Afrique…je me délecte de ces détails à longueur de route! Dommage que je ne puisse pas vous transcrire l’amertume de mon « indic » qui avait lourdement échoué à cette épreuve de bagnard des temps modernes! J’ai donc pratiqué les agents de la BIR dans tout le nord du pays. Ils patrouillent jour et nuit, par deux et à pied, le long des forêts, arme au point, se cachent dans les bus, parfois s’y accrochent derrière d’une seule main, l’arme dans l’autre, un masque de ski sur les yeux pour se protéger de la boue.  Ils surveillent discrètement les villages et frappent sans pitié.

Le nord Cameroun n’est ni une destination touristique, ni un havre paisible où il fait bon vivre. Exit les mines débonnaires. Ici les visages sont incroyablement fermés, crispés, sévères ; parfois hostiles. La misère y brutalise les masses. Souvent des types qui passent leur temps à abuser du vin de palm ou de raphia m’interpellent. Ils veulent des cadeaux. Ils ont une grande gueule et pas d’avenir, des bras comme des cuisses et un cerveau ciré au méthanol. Il ne faut pas s’arrêter. Ca suinte l’embrouille. Les populations sont pauvres,  méfiantes. La sécurité n’est jamais acquise. Je ne m’étais jamais senti aussi vulnérable en Afrique qu’ici, dans cette langue de brousse corsetée entre le Nigéria et le Tchad, dans ce chapelet de camps de réfugiés Centrafricains sous perfusion internationale. L’angoisse est durcie par de nombreuses histoires sordides véhiculées comme du grain de huttes en hutte et qui parfois me remontent aux oreilles. Alors que je demandais ma route à un agent accaparé par l’observation contemplative de la magie de l’écoulement du temps, celui-ci m’invita à me méfier : « Attention là où vous allez, un blanc y a été assassiné il y a peu… »

Seul, je traverse des réserves animalières immenses, des parcs sauvages. Je zigzague entre les vipères cornues et les najas cracheurs, les porcs-épics et les grands singes. Enfin ! J’en étais à douter de l’existence de ces animaux. On me met en garde contre les mambas verts… Mais le vrai danger en brousse, ce sont  les moustiques, surtout quand ils sont gros comme un pouce. Des seringues volantes ! Impossible de dormir sans moustiquaire. Je suis dans la forêt luxuriante, touffue, dans l’épaisseur secrète de l’univers tropicale, dans l’antre des bantus, des pygmées. Pour cheminer dans cette immense cathédrale végétale, les hommes se taillent des couloirs à la machette qui se referment presque aussitôt tant tout pousse vite et partout. Ils s’en vont chasser le chat-tigre (j’ai gouté c’est comme du lapin !), le singe, le boa ou le hérisson, ou tout simplement partent cueillir la banane plantain ou douce qui pousse comme de la mauvaise herbe et se vend en régime sur l’accotement, pour une bouchée de pain. J’en mange 10 par jour. « Attention, vous risquez l’hyperkaliémie » m’a même dit un toubib de brousse croisé dans un centre de soin dont j’avais fait mon refuge pour la nuit, accueilli généreusement par un laborantin déplorant la quantité de dépistages positifs au test du VIH. «Si je fais 10 tests dans une journée, il ne peut pas y en avoir moins de 3 ou 4 positifs ! » Je vous laisse faire le calcul du pourcentage…

Un type est assis sur le bitume. Il vend ses pastèques à même l’accotement, à 50 mètres de son champ. Les routiers lui en achètent sans descendre de leurs camions. Ils se contentent de tendre le bras et parfois ne s’arrêtent même pas. Il faut courir à côté, tendre le fruit, prendre l’argent…rendre la monnaie, éviter de se faire passer dessus. Dans ces conditions, la transaction moyenne est une manœuvre à haut risque, une opération d’équilibre où la faute est interdite. Il pousse des grands « ça alors ! Merde ! Merde ! » à mesure que je lui explique d’où je viens. Avec un grand couteau, et alors qu’il m’explique que ses affaires vont bien, il coupe fièrement la plus grosse pastèque de son tas qu’il me fait déguster en dispersant énergiquement un essaim d’abeilles affamées de bon sucre. En me souhaitant bonne route, Pierre glissa une autre belle pastèque dans le pli du sac de ma remorque.

Pour atteindre N’Gaoundéré (le «nombril de la ville» dans la langue des fondateurs, l’ethnie N’boum), il y a ce que les autochtones appellent la falaise comme pour faire peur aux cyclistes. Cela faisait plus de 500 kilomètres qu’on m’en rabattait les oreilles de cette fichue colline, qu’on me demandait comment j’allais faire. Même pas peur ! Galvanisé par les images récentes de la grande boucle et mes origines, je jubilais et rongeais mon frein dans le premier pan incliné. Intérieurement je me disais : « Ca monte rien du tout…c’est quoi ce faux plat de descendeur ?! Cette bande de broussards rompues aux platitudes monotones de la savane n’a pas peur des mots !» A peine le second virage avait-il surgit que je me ravisais. Pas le choix ! J’étais fasse à un mur long de 25 kilomètres qui allait me catapulter dans les airs, de 400 à 1200 mètres d’altitude. Les fossés de la falaise sont des cimetières pour camions, et pas seulement. Pour la mécanique, la pente fait mal dans les deux sens. Les camions chargés descendent moins vite qu’ils montent, montent parfois moins vite que moi, émettent des grincements horribles d’acier sur le point de se rompre ou de s’enflammer. Les broussards avaient raison. La falaise en est une…et une belle ! La dernière en date remontait au nord du Maroc, près de Sidi Ifnie. Que le temps a passé, et les kilomètres aussi. Là haut il fait frais, moins de 25 degrés.

De temps en temps je fais halte au sein de missions religieuses. Il y en a beaucoup. Rare sont les fois où je quitte ces lieux de paix et de calme sans l’esprit encore bouillant de discussions passionnées et les sacoches alourdies d’un ou deux pots de confiture de mangue, de papaye, de goyave, ou d’une bouteille de cidre maison…

J’écris, j’écris…mais depuis j’y suis! Je suis bien arrivé à Yaoundé, capitale du Cameroun. La victorieuse d’Afrique centrale selon moi, un mastodonte de voies décousues, de quartiers bancals, de marchés animés. Une vraie grande ville. Une agglomération immense, massive, déconcertante, qui s’étire sur de grandes collines verticales couvertes de toits bariolés. Vraiment une capitale hors norme ; il faut le voir pour le croire! On se fraye un chemin au klaxonne. Avec mon vélo de 3,8 mètres de long, j’ai évité une bonne douzaine d’accidents de justesse grâce à la chance, mon rétroviseur et mon sang froid.

Les chauffeurs de taxis motos font des bruits de bouche pour interpeller les clients ; les vielles Toyota jaunes s’entremêlent avec les vendeurs ambulants qui proposent tout, absolument tout : chaussettes, biscuits, ceintures en plastique, kit de nettoyage de l’appareil génital comme ils disent, veste de costard etc. Les passants envahissent les rues comme une marée permanente. Pour prendre un taxi, il suffit de se mettre en travers de la voie, de proposer un prix et d’indiquer une direction à un chauffeur qui passe sans s’arrêter mais qui tend l’oreille. Exemple : « 300 CFA, Grande poste ! » Si à côté de vous un type crie « 350 CFA Grande poste », c’est pas de chance pour vous. C’est au plus offrant ! Les petits bars sont légions : Le Parcs des Princes, le Quartier Latin, le Saint Michel, le Tcherno Café ou encore le Dernier Pot ont retenu mon attention…on y  boit CASTLE, 33 EXPORT ou GUINESS sans répit.

Pour prolonger mon visa, je me suis rendu au service d’immigration. Une aventure dans l’aventure. On me fait valser de bureaux en bureaux. Normal. Une dame en uniforme me dit qu’elle n’aime pas les français. Inadmissible ! Je lui dis qu’elle aurait plutôt intérêt à détester tout le monde et que tout le monde devrait en faire autant ! Nous tombons d’accord. Ces enfantillages oubliés, au moment de rencontrer un responsable, un agent de sécurité me regarde de travers et me dit : « vous ne pouvez pas entrer comme ça ! Monsieur ne peux pas vous recevoir comme ça ! » Mon tort : être chaussé de tongs ! J’étais abasourdi. J’avais rendez-vous, on m’attendait mais un sous fifre jugeait ma chausse insultante et me refusait l’accès au bureau de mon rendez-vous! La blague… « Vous croyez que vous pouvez vous rendre dans un commissariat de Police comme ça à Paris ? » insista l’agent comme s’il cherchait à m’éveiller d’un coma de conscience qui affecte souvent les fous… En boîte de nuit à la rigueur, mais dans une administration au service de citoyens qui n’ont pas tous les moyens de se chausser de cuir, quelle drôle de farce! Vrai décalage culturel vous me direz ! Plus tard j’ai compris que les tongs en plastique sont ici considérées comme des équipements pour les toilettes. Et qu’un africain, aussi pauvre soit-il, n’oserait jamais s’aventurer dans une administration avec ce genre de pompes.

Trop de choses à dire…je m’arrête là ! La prochaine fois je verrai moins grand,  construirai moins en hauteur, plus en profondeur. J’ai mon visa pour le Congo en poche…paraît que c’est un super pays ! Encore quelques bricoles à régler et je serai en selle, direction équateur! Mais avant cela, un peu de repos et de on temps m’attendent…

Prochain post à Brazzaville.

Je vous invite à visiter un site ami : par-ici!

Publié par : Virgile | 12 août 2010

Point route, l’itinéraire à la loupe!

Une carte assez précise de l’itinéraire quasi définitif est disponible ici !

Publié par : Virgile | 14 juillet 2010

Le Tchad, au carrefour de l’Afrique

Je viens d’en finir avec un tronçon de choix ! Niamey, Maradi, Zinder, Diffa…N’Djamena ! Une poussée horizontale vers l’est de plus de 2 000 kilomètres à travers le Niger, en rasant le sud Sahel et le Nigéria jusqu’au nord du lac Tchad! Une avancée irréversible au lieu du dernier basculement vers le cœur de l’Afrique et ses grandes forêts.

Je me souviens de l’avant départ lorsque je scrutais la carte à me demander comment j’allais franchir l’épineux carrefour du Nigéria et du Tchad pour me rendre au Cameroun. Fallait-il passer plus au sud du lac Tchad, risquer ennuis et tracas avec les bandits de grands chemins qui font la réputation du Nigéria ou bien contourner ce lac par le nord en m’enfonçant dans un désert où se mêlent nomades, trafiquants en tous genres et armes automatiques ? Cette dernière option fut le mienne car entre temps, je m’étais décidé à faire un saut en capitale afin de rendre visite à un vieux compère terré là depuis 3 ans. Je suis donc à N’DJamena pour casser le rythme, me reposer, m’alimenter, bricoler et me mettre en jambe pour la seconde moitié de l’aventure.

Alors que la presse internationale alertait le monde entier de famines sur une bonne partie de la bande que je traversais dans le sud Niger, que l’angoisse de vivre la pénurie et le besoin hantait mon esprit, la traversée du Sahel fut, tout compte fait, une formidable pérégrination au fil de lieux d’une époustouflante beauté, d’un éclat unique. Et je n’ai pas été frappé plus que de raison par la misère somme toute assez semblable –bien que réelle et terrible- à celle des autres pays de la zone traversée !

Trois hommes découpent une vache heurtée par un camion sur le bord de la route ; ils ont de grands couteaux galbés ; de leurs lames affutées jaillissent les miroitements du soleil déjà brûlant ; ils taillent dans la chaire inerte, leurs mouvement sont sûrs et rapides ; la route monte, descend, serpente entre de grands massifs tout en profondeur dans l’horizon clair. Du relief enfin ! Je pousse un soupire de soulagement et de satisfaction…je viens de quitter Gouré. Sur mon vélo, je continue de transpercer la réalité, de me faufiler heureux entre des scènes de vie insolites et souvent très banales. Mais j’adore.

Sur les coteaux on cultive le mil, le sorgho ; les charrues sont tirées par de solides bœufs cornus, parfois des dromadaires ; souvent on ne laboure pas car la terre manque ; on utilise plutôt le hiler, un outil en forme d’ancre marine aplatie fixé à l’extrémité d’un long manche en bois, afin de caresser le sol sans le blesser car le drap végétal à la surface du sable est d’une extrême finesse ; les hommes sont vêtus de grandes tuniques blanches qui flottent dans le vent ; leurs coiffes sont colorées ; les bras se lèvent pour saluer mon passage ; parfois je m’arrête ; rarement ils parlent le français, l’une des langues officielles.

Les enfants s’éreintent au puits et chargent les ânes de bidons pleins alors que les femmes, derrière leurs gourbis, broient le mil et préparent la « boule », une bouillie à base de mil et de lait, sucrée pour les plus riches, qu’elles portent ensuite aux hommes courbés dans les champs, sous la pesante chaleur. Dans les villes, des fillettes vendent des petits gâteaux de sésame ; des boulettes séchées de lait concentré, des beignets à base de haricot que l’on mange avec du piment, des arachides etc.

Les premières pluies de l’année ont transformé l’horizon jauni par le sable stérile en vertes prairies rayonnantes. Les arbres sont nombreux. Parfois ils disparaissent complètement et laissent place à des champs de dunes au creux desquels se dessinent de verdoyantes oasis annoncées par les cimes de grands palmiers. On y cultive les tomates, les dates, les concombres et l’on y abreuve les troupeaux. L’eau est juste là, à quelques mètres sous terre seulement. Les contrastes sont saisissants. Le vert des prairies qui couvrent momentanément le sable, le jaune des dunes, parfois blanches, la terre grise et le ciel d’un bleu pur se mélangent dans un bouquet de couleurs admirable. Au niveau de Zinder, disposés dans les champs, je découvre d’improbables blocs de granit comme tombés du ciel, gigantesques et en forme d’œuf. Comment sont-ils arrivés là ? Peut-être un peu comme moi…par hasard !

La zone du sud Sahel est un carrefour unique entre l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Ouest et le Nord du continent. Un passage obligé pour les marchandises venues de Nigéria, du Bénin, du Togo, de Côte d’Ivoire ou encore du Ghana ! D’énormes camions Mercedes triple ponts âgés d’un demi-siècle font la liaison entre les régions les plus reculées du vaste désert et les grandes villes. Mais la zone n’est pas sûre et les bandits légion. Il n’y a pas de route.

Arrivé à Diffa, non loin des bords du lac Tchad, la route s’arrête, laissant place au sable profond. J’ai donc été contraint de prendre une voiture pour contourner l’obstacle jusqu’à N’Djamena, par le désert, profitant du passage d’un Tchadien venu de France et bien décidé à ramener sa Renault Safrane jusqu’à Ndjamena en louant les services d’un chauffeur connaissant bien les lieux! Je savais bien que franchir le désert sur plus de 650 kms avec un tel engin était une mission audacieuse, et pas des moindres dans les registres de l’audace, même avec un chauffeur expérimenté, mais je n’avais pas le choix ! Je devais tenter le coup ! Je n’allais pas me dégonfler devant ce pari dans l’aventure que me tendait le destin !

Ensablement à n’en plus finir, bris de pare-chocs avant et arrière, tuyaux arrachés sous la voiture, problème de carter moteur défoncé, de dédouanement du véhicule à la douane, racket de la police, des militaires et de toutes les autorités sans exception, notamment à la frontière, cette traversée fut inédite! Sans parler ni des problèmes d’alcoolisme du propriétaire de la Safrane qui décida de se noyer dans la bière chaude et le vin en brique 3 jours durant, ni de mon interpellation par les RG alors que je prenais une magnifique photo du lac Tchad.…

Car oui, le lac Tchad existe bien et il est remarquable. Sur ses flancs se dressent de féconds potagers et de solides épineux mâchouillés inlassablement par les dromadaires qui en raffolent. Et les troupeaux sont larges, tenus par des nomades qui arborent de grandes épées rangées dans des fourreaux de cuir peint. Ici, un différent sérieux se règle coutelas en main ! Du moins chez les nomades…

De grandes pirogues se frayent un passage dans les marécages, arrachées de l’enlisement par les longues perches des pêcheurs, puis elles gagnent les eaux profondes avant de déverser leurs filets chargés de carpes, de capitaines, de brochets et même de silures dans les criques paisibles, entre les hautes herbes, sous le regard vide de bœufs qui viennent patauger et s’abreuver. Le lac est survolé d’oiseaux migrateurs, de canards sauvages et de cigognes. Ses eaux se seront bientôt complètement taries. Mais dans ce vaste territoire coupé du monde, où l’on se sent loin de tout et pas grand-chose, les militaires sont armés jusqu’aux dents de rockets et de kalachnikovs…et ils rançonnent ! On ne vient pas au Tchad pour les vacances…Bienvenue au Tchad quand même !

Au Tchad, on se sent dans cette Afrique qui s’enlise, qui meure, qui s’enterre pour toujours, dans cette Afrique sans issue, livrée aux ignorants, aux bandits et aux pillards ; à des clans de profiteurs gras d’une pauvreté mentale extraordinaire qui affament et s’assurent que les hommes ne seront jamais libres et égaux, car de l’injustice naissent leurs profits. La haine qui suinte du regard des Tchadiens pèse lourd sur mes jambes. Ici, les victimes d’injustices en veulent terriblement à ceux qui assurent la sécurité du pouvoir contre du profit. Nous sommes le 14 juillet, et les troupes Tchadiennes défilent ce jour même sur les Champs Elysées…à Paris !

La route se poursuit vers le bas. Je suis à mi-parcours de l’Afrique du Sud. Reste le plus secret et le plus difficile de l’Afrique. Dans quelques jours, je serai au Cameroun, puis au Gabon, au Congo, en Angola, en RDC, dans la forêt tropicale, sous des trombes d’eau, au frais. Je traverserai l’équateur, verrai le ciel changer et les forces s’inverser. Il sera temps de traverser la Zambie, le Zimbabwe, la Namibie, le Botswana et, enfin, l’Afrique du Sud… Prochain rendez-vous à Douala, Cameroun.

Publié par : Virgile | 17 juin 2010

Et du soutien encore!

Information de dernière minute mais de premier rang, mon projet vient d’être désigné lauréat d’une Bourse SPB de l’aventure avec le concours de La Guilde Européenne du Raid. il y a des semaines où les bonnes nouvelles ne s’arrêtent pas de pleuvoir en plein Sahel ! Merci…

Publié par : Virgile | 17 juin 2010

Soutien de la Mairie de Paris…

Dans le cadre du programme Paris Jeune Aventure, La Mairie de Paris met la main à la poch, avec le concours d’Aventure du bout du monde, pour soutenir ma traversée de l’Afrique! Merci. Et l’aventure se poursuit de plus belle…

Publié par : Virgile | 17 juin 2010

Vous avez dit Niamey?

«Vous avez vu votre tête ? Tirez la langue pour voir ? Vous êtes sec, au bout, complètement déshydratée. Vos reins, votre cœur et votre cerveau ont commencé à se servir dans vos muscles, surtout qu’il n’y a plus guère de graisse!» me lança frontalement le toubib que je m’étais discipliné à consulter après qu’une légère éraflure au bras –mordu par des chaumes terreuses alors que je prêtais main forte à la monte du toit d’une case en brousse profonde- se soit transformée en plaie ignoble et que je me sente passablement fébrile.

J’eu pour réaction salutaire d’enfourcher mon engin et de faire 100 kilomètres à travers brousse en direction de Niamey –où je suis arrivé retapé !- pour m’éloigner de cette fébrilité que je sentais liée davantage au lieu qu’à moi-même. Ah la ville…!

Au passage, je fus bon pour des antibiotiques -car mon corps s’était affaiblit et en l’état, la moindre petite écorchure pouvait se transformer en désagrément insurmontable- et une cure de potassium et chlorure de sodium. Pour dire les choses comme elles sont, je dois boire 2 litres d’un liquide saumâtre fabriqué au rabais par un laboratoire indien et distribué gratuitement par l’OMS aux populations africaines qui en font commerce et l’utilise principalement pour les enfants atteints de diarrhées !

Subitement ragaillardis par l’espoir que mon traitement à base de sel fasse de moi cette machine que j’avais été d’antan, ce mercenaire infatigable à la solde de l’étonnement, j’enfilai les kilomètres comme ces msmen au miel que je mangeais au Maroc, avec l’avidité d’un ours boulimique. A un moment -je ne sais plus exactement lequel car ma tête est aussi confuse que la végétation de la brousse à y passer mes journées-, alors que mes pneus sifflaient de bonheur sur le goudron impeccablement lisse, un panneau plié et rongé par le soleil indiqua que je pénétrais une forêt classée, un parc naturel, une étendue d’épines et de secrets bien gardés, cette même brousse où, il y a quelques millièmes de seconde à l’échelle sidérale, l’homme rampant devenait bipède en se dressant pour survoler du regard les hautes herbes et cueillir l’horizon à la recherche de subsistances.

Bref, devant moi se dressait cette immensité sauvage et mystérieuse surveillée par de grands charognards affamés. Des vautours. J’étais bien, tellement bien dans cette nature hirsute et terriblement sauvage que quelques gouttes du bonheur dans lequel je mouillais coulèrent jusqu’aux sabots de Bucéphale qui, comme caressé par de l’acide, poussa un hennissement métallique effroyable. Un rayon venait d’abandonner le voyage, fatigué, malade. Ma roue arrière valsa sans répit dans un  bruit du genre « pziout-pziout ». Utilisant le couteau multifonction « leatherman » honorablement offert par Jo, un rayon trop long inutilement acheté et le rayon brisé, je coupai, torsadai, fit quelques boucles bien tendues, un nœud de fer, et le tour fut joué. Le pansement était propre et le sabot comme neuf…jusqu’à la prochaine ville où un môme me fit le raccommodage de la plaie aussi fièrement que rapidement. Pièce et main d’œuvre : 40 cts d’Euros…et dire qu’en d’autres lieux je me serais battu pour faire moi-même ce travail !

Les mystères de la brousse m’enveloppaient tout entier, m’intimidaient, mais je roulai tête baissée à n’écouter que mon souffle. Il n’est pas insensé de dire que l’endroit est un nid de hasards, de périls, de menaces qui échappent aux pouvoirs du langage. Combien de ces esprits bizarres et de ces âmes meurtrières hantent les routes, camouflés sous les ombres à ramper silencieusement tels des margouillats, en quête de mortels solitaires pour satisfaire leurs manigances sordides. Et que dire des profondeurs inexplorées du vaste territoire ? Que trouve-t-on par delà les cloisons végétales au travers desquelles les yeux ne vont pas ? Que se passe t-il derrière ces épines et ces feuillages ? Combien de bœufs et de chèvres ont été dévorés par ces  bêtes sauvages qui rôdent aussi surement que les esprits et qui, contrairement à ces derniers, sont bien visibles ? Combien de bergers ont quitté ce monde laissant pour unique au revoir une main couverte de sang séché et griffée des pattes de bêtes impitoyables, emportés par les crocs terribles de fauves féroces dans le tréfonds brut du monde premier ? Ces histoires là ne vous intéressent pas vraiment lorsque vous vous lancez dans ces immensités ou seule la poudre fait le rang. Mais les paysans content tant de légendes, tant d’histoires effroyables dans lesquelles la vérité se mélange peut-être au fantasme ! L’imagination n’a pas seule la puissance de produire toutes ces anecdotes…certains ont vu pour raconter ; il n’y a pas l’ombre d’un doute ! Et ce qu’ils racontent donne parfois  la chaire de poule lorsque ce n’est pas le rire qui s’empare de vous discrètement!

Excité par l’effrayante audace de glisser serein dans ce monde inhumain, je coupai la chaussée proprement, prenant à la corde pour grappiller de précieux mètres, feintant ainsi les rallonges du tracé. La route était calme comme jamais, vide de toute présence, silencieuse telle les profondeurs de l’espace, et seuls quelques papillons colorés saluaient d’un mouvement éphémère mon passage avant de s’effondrer pour toujours.

Alors que mon imagination était au repos, loin des fantaisies villageoises la chatouillant parfois, et que mon corps tout entier luttait contre la fatigue et la chaleur atroce qui sévissait encore quelques instants seulement avant que le jour ne trébuche dans les ténèbres, j’aperçus une masse immobile sur la route, certainement un animal, plutôt mort que vivant, à quelques 150 mètres de ma roue. J’étais loin et la sueur trompait mes yeux aussi surement que la fatigue. Je pensai d’abord qu’il s’agissait d’un âne écrasé, ou d’un bœuf, ou que sais-je, de l’un de ces mammifères dont les noms m’échappent et que l’on trouve la gueule aplatie et les viscères au soleil après le passage d’un gros camion ivoirien ; mais l’absence de vautours à l’endroit eu tôt fait de corriger mes premières impressions.

La chose bougea. Elle n’était pas morte. Je m’avançai doucement pensant trouver un bœuf au repos et stoppai l’attelage à moins de cent mètres de la masse en mouvement. Mon sang ne fit qu’un tour au moment même ou cette chose bougea plus encore et se dressa sur ses pattes trapues. J’étais pétrifié, interdit, le cœur arrêté, les yeux jetés fixement vers cet animal monstrueux, un grand lion tout droit venu de l’insondable savane. Un mâle énorme. Une bête terrible. Ne pas bouger ! Il ne fallait pas bouger, surtout pas ! Le vieux Mouhamadou m’avait bien dit que chacun à sa place dans la nature, qu’un lion rassasié n’est pas moins bienveillant qu’un zébu peureux, mais la peur d’être déchiqueté vif par ce monstre aux pattes griffues fit courir sur mon dos une armée de frissons glaciaux. Je ne pouvais pas reculer car c’eut été la meilleure des garanties d’offrir au lion un plat du jour bien chaud. J’attrapai immédiatement la grande trique que je gardais comme arme contre les chiens et ne bougeai pas d’une oreille…

Dominée par sa crinière touffue, le lion tourna sa large face vers moi. Ma main droite serrait si durement le bâton qu’un instant je pensai pouvoir le briser sans même frapper quoique ce soit. J’étais prêt à cogner de tout mon corps, à me plier dans le mouvement de mon bras pour écraser le bois sec contre la gueule de cette masse de muscles noueux. D’un seul coup, sans prévenir, il bondit dans ma direction tel un diable éjecté de l’enfer. Je me jetai à terre machinalement et esquivai un premier coup de patte qui, assurément, eut été fatale sans la riposte anticipée de mon bâton que je plaçai magnifiquement, par chance ou par instinct, et de toutes les forces dont mes bras étaient capables, en plein museau. Le fauve, furieux, trébucha avant d’hasarder son coup de patte inoffensif. Les représailles de mon geste héroïque furent immédiates et la morsure si douloureuse qu’elle m’arracha le bras, et, du même coup, de mon sommeil…

Trêve de fantasmes collectifs et nocturnes, je fonce récupérer mon visa pour le Tchad car oui, j’ai décidé de passer par le Tchad directement en contournant et le Nigéria et les formalités d’entrée dans le pays. C’est Lee, un cyclo-chinois sur les routes du monde depuis 13 ans et rencontré par hasard sur le goudron qui m’a filé un tuyau pour franchir le désert au nord du lac Tchad…Rendez-vous à N’djamena pour les explications !

Publié par : Virgile | 8 juin 2010

« Bonne arrivée »

« Bonne arrivée » me disent les Burkinabés ! « Soyez le bienvenu» !

Quitter Bamako fut un soulagement. Aussi une peine mais ma détermination était grande. Si grande d’ailleurs que je quittai la place aux heures les plus chaudes de la journée, vers midi, alors que la lumière est si forte qu’elle fait flamboyer la poussière. Je m’acharnai et suai de lourdes gouttes, jouant du coude à coude dans une nuée de motos pressées, longeant les vendeurs de mangue et d’arachide sur des kilomètres, rasant les bus bondés et les pourvoyeurs de toc jusqu’au monument de la renaissance africaine, ouvrage massif voulu artistique et exemplaire, probablement né sous les truelles d’une entreprise de BTP dont le mandat n’incluait ni le respect des intentions, ni la finition. Ah ! L’Afrique… Parfois le ciment en dit long !

Puis je longeai une base militaire qui n’en avait pas l’air, m’approchai de deux avions en décomposition posés là comme des mouches mortes, au milieu de hautes herbes, afin de reprendre mon souffle. J’imaginais déjà mon vélo calé sur la carlingue pour une photo insolite ! Mais une jeune recrue jaillit subitement de l’ombre d’une aile que je convoitais comme lieu de repli contre les assailles du soleil. Courte sur pattes mais trapue d’épaules, en treillis propre du col aux chevilles –mais chaussée de tongs bleues-, elle m’intima de cesser l’offensive d’une main jetée militairement dans le sens opposé à ma direction! Je m’arrêtai et demandai naïvement :

« Qu’est ce que c’est ? »

« Des MIG 21 »

« Ah !…des MIG 21… »

Alors que la chaleur déclinait et que le soleil s’apprêtait à quitter l’horizon, à ce moment même où il ne fait plus jour et pas encore nuit, je rattrapai deux mômes qui se déhanchaient sur de vieux cadres en acier rouillé ; sans freins ni vitesses ; les roues voilées comme du linge au vent et les pneus rongés à la corde ; cahiers et trousses solidement ficelés sur leurs porte-bagages.

Avec mes milliers de kilomètres dans les jambes, mon vaisseau d’aluminium thermoformé muni des dernières évolutions technologiques de vieux continent -de freins hydrauliques ultra-performants, de jantes indestructibles, de pneus increvables made in Germany, d’une suspension hydropneumatique à blocage au cintre, de pédales automatiques, d’une selle cuir valant plus d’un salaire mensuel de fonctionnaire malien et d’un phare à dynamo sans friction au moins deux fois plus puissant que la plus puissante des torches vendues en brousse (…)-, en somme doté d’un attelage ayant plus en commun avec l’aérospatial qu’avec les brouettes défoncées de ces mioches croisés en brousse, j’étais bien décidé à les impressionner, à m’ériger en exemple au sommet de la prochaine pente, à leur montrer l’infaillible visage du patron des goudrons, celui du prototype inégalable, du grand frère qui tient ses promesses et son monde en respect. L’occasion était trop belle!

Bouffi d’arrogance, d’énergie et de confiance -aussi plus âgé, revigoré par une semaine de relaxation dans une auberge de Bamako et allégé de 6 kilos de surplus réexpédiés au pays car bien décidé à m’adapter aux circonstances matérielles-, je dépassai les deux gamins l’air de rien, imposai un bon rythme et commençai à sentir mon corps fondre, se liquéfier à mesure que les hectomètres défilaient, que mon essoufflement s’intensifiait. Eux prirent la cadence, bien décidés à tutoyer le « cyclo-toubab » sur son ovni.  Quelques virages plus loin, nous rattrapâmes cinq autres mômes, eux aussi de retour de l’école sur leurs guimbardes innommables, formant un petit peloton bien serré.

L’un d’eux m’indiqua qu’ils allaient au village situé à 6 kilomètres. Plus que précieuse, l‘information était décisive! Courte distance, gamins rachitiques sur de vieux vélos minables…haha ! La démonstration allait être d’autant plus magistrale pensai-je alors, au même moment qu’une longue bosse apparaissait à l’horizon.

De l’index je passai un rapport plus dur et poussai un cran plus fort sur les pédales. Puis deux… Trois… Toujours un œil dans le rétroviseur à attendre qu’il se passe quelque chose…mais rien ! Ils restaient là, tenaient bon, accrochés à ma roue aussi surement que de la colle. Les chaînes craquaient, couinaient. Le plus jeune poursuivant, à l’agonie, fut bientôt lâché. Quand même ! Et de un… Un autre, le plus grand, coupa l’effort, sa chaîne ayant sauté. Et de deux remarquai-je en silence, satisfait de la tournure que prenait ce duel entre eux et moi ! A qui le tour ?

Les derniers assaillants, en patrouille, menton sur potence, fomentaient je ne sais quelle attaque pour me dépasser et m’humilier au sommet de la fichue bosse dont le sommet semblait s’éloigner à mesure qu’on s’en rapprochait, résolus à montrer au « toubab » qu’ils sont et des méprises, à l’en dissuader pour toujours.

J’accélérai, donnai tout ce que mes jambes pouvaient donner mais ils suivaient, suivaient toujours, voulaient doubler même ! Les  bougres !

Mon cœur tapait aussi fort qu’un pilon à broyer le mil et je fus contraint de frôler la crise cardiaque –vraiment !- pour devancer cette marmaille d’une épaisseur de pneu au sommet de la bosse et éviter qu’une ombre de honte abjecte me poursuive jusqu’au Cap de Bonne Espérance !

Avant de quitter le Mali, je fis halte chez le vieux Ségou, tout par hasard, dans les profondeurs mystérieuses de la brousse luxuriante, porté par le vélo, guidé par la fatigue et la providence. Petit, mal rasé, d’apparence misérable et boiteux de surcroit, le vieux Ségou était arrêté dans la poussière de latérite, sur le bord de piste, scrutant de son regard vif le passage des charrettes de retour du marché. Un bonnet rouge vissé sur la tête, décoloré, enfoui dans un large pantalon déchiqueté sur le bas et serré à la taille par un morceau de ficelle, le tissu aussi fatigué que du vieux torchon en décomposition, le torse à demi couvert par un tee-shirt en lambeaux mais en meilleur état que son vélo qu’il tenait d’un bras et qui, à coup sûr, aurait indigné le plus misérable des ferrailleurs de France, je saluai le vieux Ségou qui promptement me proposa le gîte, me conduisant à son village campé dans l’impénétrable brousse. Le vieux Ségou avait pour lui de parler un bon français et de naturellement trahir une profonde bienveillance, un altruisme rare. Il me présenta sa famille, dont son père -dit « le vieux » par respect- installé sagement devant une case à mastiquer je ne sais quoi avec je ne sais quelles dents, ses neuf enfants déguenillés qui couraient pieds nus dans la brousse, montaient sans crainte aux manguiers pour en attraper les fruits bien avant qu’ils ne soient mûrs, et qui tous furent figés de surprise par le tableau surréel de mon arrivée. Tellement blanc ce « toubab » devait-ils se dirent alors que le plus petit hurlait littéralement au diable !

Avant de me présenter les environs, le vieux Ségou appela l’un de ses fils qu’il fit assoir sur une souche. Puis il retira son bonnet dans la pliure duquel il débusqua et une lame de rasoir longue d’un demi-pouce, et une aiguille énorme, comme celles qu’utilisent les marins pour recoudre leurs filets. Le môme n’était pas fier car il savait. Il savait que l’heure des soins avait sonné. Il baissa la tête sans broncher et tendit le pied. Le vieux Ségou tailla à pleine lame dans la corne crasseuse du talon du petit, et, de son aiguille, extirpa je ne sais quelle saloperie qui se tenait là, sous la peau sale, avant d’essuyer le tout de l’envers de son bonnet terreux. J’étais abasourdi. Et pour la première fois je fis usage de mon antiseptique.

Puis le vieux Ségou me fit visiter la forêt, me présenta les fruits qu’elle donne, du citron sauvage à la mangue charnue, m’expliqua où se cachent les crocodiles, me fit montre d’un ananas dont il surveillait la croissance attentivement sous un solide manguier alors que d’énormes fourmis rouges m’attaquaient jusqu’aux genoux. Au travers d’une prairie d’herbe grasse, il me conduisit dans un village voisin où des peuls s’affairaient à soigner chèvres et bœufs et où l’on m’offrit d’énormes fruits récoltés le jour même.

Le charbon finissait déjà de rougir sous les gamelles fumantes au moment de notre retour auprès de la case familiale. La femme du vieux Ségou avait préparé la pitance ; une bouillie de maïs insipide que la marmaille affamée, à mes côtés, dans l’obscurité totale et sans mot dire, dévora en quelques secondes. Pour honorer ma présence, le vieux Ségou ordonna à sa femme de me préparer du poisson de terre, un mets fameux que l’on trouve ici dans les champs qui jouxtent les rivières. Aussi me proposa t-il de tremper mes lèvres dans un breuvage à base d’écorces et de piment utilisé comme remède unique à tous les maux de la brousse, et de baigner mon doigt dans un bocal de miel qu’il conservait religieusement à l’abri des paluches de sa descendance.

Au petit matin, vers 6H, avant que la chaleur ne devienne accablante, j’aperçus le vieux Ségou et les autres hommes du village rassemblés devant la case de son père. Que se passe t-il ? me demandai-je alors. Je m’approchai et m’assis auprès d’eux après les salutations de rigueur. Un homme que je ne reconnaissais pas était là, parmi les visages familiers, et avait apporté des noix de cola disposées sur le sol, apparemment en guise de présent. Les visages étaient graves. En retrait de l’assemblée, muette comme une branche, la fille du vieux Ségou attendait je ne sais quoi. Son père venait de conclure son mariage avec l’homme d’un village voisin. « Ce sera pour l’année prochaine » me dit-il avant d’ajouter « car elle est encore un peu jeune » ; 14 ans !

J’entrai au Burkina Faso facilement, sans même m’apercevoir que j’avais quitté le Mali. Il faut dire qu’au poste frontière de Koloko, il n’y a pas foule, bien au contraire…L’endroit est tranquille, en pleine forêt. Même pas une barrière ! Pour y accéder, il faut traverser une brousse verdoyante, extraordinairement chaude, généreuse et humide, se faufiler dans d’immenses étendues de chlorophylle bodybuildée, passer sur des ponts qui enjambent des rivières boueuses sur les lords desquelles les femmes lavent le linge aux heures où les crocodiles laissent la place. Les enfants sont nombreux, si nombreux, et tous munis d’un daba, outil d’un autre âge avec lequel ils sarclent la terre pour assurer les récoltes de maïs, de mil, sorgho.

Un agent moustachu, jovial et bien costumé me fit le visa dans l’heure contre 10 000 CFA (16€). Il lui fallu habileté et force de poigne pour pomper dans l’éponge de son encrier le bleu nécessaire à l’impression des trois tampons officiels, dont le plus important, celui du chef de poste ; et plusieurs immersions dans les tiroirs de son bureau de ferraille pour dégoter l’indispensable et unique tube de colle utilisé à la fixation des photos d’identité dans le grand répertoire des entrées.

Outre les questions stupides d’un agent de renseignement dont le QI ne devait pas excéder la pointure, je fus enchanté de mes premières rencontres. Enchantement confirmé. Il faut dire que le blanc jouit d’un statut confortable à travers brousse. On le considère bien et on le traite bien. Il n’est pas l’ennemi colon d’autrefois ni l’objet de quelconque ressentiment. Il est richesse et savoir, opportunité et espoir. Le blanc est beaucoup ; trop ; un docteur, un professeur, un pourvoyeur d’issue…celui qui sait ; étonnant de le vivre…étonnant ! De « toubab », « toubabou » dans la bouche des enfants, je suis devenu « le blanc » avant que la route ne fasse de moi le « nasara ». Des mots différents pour une signification identique.

Sur le bord de route, un homme un peu éméché braille « Eh ! Le blanc ! » Je m’arrête, intrigué ; agacé… Je fais demi-tour et lui demande : « c’est qui le blanc »? Crispé. « C’est toi ! » répond t-il instantanément. Et moi d’ajouter : « Et toi t’es qui alors ? ». «Moi je suis le noir » lance t-il sans hésiter… je suis toujours stupéfait qu’on puisse spontanément partager la réalité de cette façon. Crierait-on « Eh ! Le noir… !» si l’un d’eux venait à traverser l’Europe sur son vélo depuis l’Afrique ? Mais restons sérieux, les chances qu’un malien ou qu’un burkinabé traverse l’Europe sur un vélo est proche de zéro, sinon nulle. Pourtant les jeunes ici rêvent tous de s’envoler vers l’Europe et de revenir riches au pays ! Pédaler gratuitement sous le soleil pour l’expérience et je ne sais quelle quête intérieure, ils ne peuvent pas comprendre, même pas l’imaginer ! Je dois passer pour un fou… Etonnamment nombreux sont ceux qui me disent : « nous, les Africains, on ne peut pas faire ça… »

Côté mécanique, j’ai rendu visite au dénommé « Long Man » dans son atelier du centre de la capitale. Ancien champion cycliste qui répare des vélos d’une main experte, Il est formel sur la santé de Bucéphale ! Sa roue libre a trépassé…d’usure…et la pièce est introuvable dans un rayon d’au moins 5 000kms m’assura t-il en se grattant la tête. En bon africain, il ajouta qu’en l’état, Bucéphale ne devrait pas avoir de peine à regagner le Cap ! A son maître de ne pas tenir compte de ses grognements… Merci  « Long Man » !

J’aurais voulu vous parler gastronomie africaine, sauce à l’oseille, au gombo ou à base de feuilles de baobab, du too que je mange tous les jours, des parlers locaux, des enfants qui sont mon quotidien et qui m’impressionnent énormément au de là de m’agacer à toujours de demander des cadeaux, de  l’accablement, de la résignation et du sentiment de condamnation que je perçois dans les traits des jeunes hommes, des magnifiques cailcedras feuillus qui ombragent ma route et qui sont source de polémique –car, esthétique et utilité mises à part, faut-il laisser ces reliques coloniales défigurer la fierté de ceux qui considèrent bâtir comme un acte de destruction?-, des ciels orageux et des pluies abondantes qui me rafraichissent –car la saison des pluies a commencé-, et puis, évidemment, de toutes mes rencontres incroyables car il y en a tous les jours…mais le temps presse et déjà je dois quitter Ouagadougou pour Niamey, traverser le Niger et le Nigéria pour arriver au plus tard le 14 juillet à N’Djamena, au Tchad, où je suis attendu par le camarade Charles pour un repos pré-tropical!

Prochain post dès que possible !

Publié par : Virgile | 24 mai 2010

Briod – Bamako – Repos

Nouakchott au revoir ; plus que 200 kilomètres et déjà le Sénégal ; juste là, les pieds dans l’eau, de l’autre côté du fleuve Sénégal venu de Guinée cracher ses eaux dans l’Atlantique ; la chaîne du vélo lance des craquètements menaçants, comme des cris de métal dur mordu par du métal plus dur encore, de sable et de gravier broyés par les dents de la mécanique ; j’appuie fort sur les pédales et rattrape un anglais en route vers le Ghana, à vélo ; seul ; 18 ans ; brave ; soit disant guidé par la foi…Je suis plein d’admiration devant ce môme timbré. Dieu que ton pouvoir est grand !

Il faut négocier âprement pour sortir de la Mauritanie sans graisser les pattes de pansus agents qui calent leur rythme de travail sur le montant des bakchichs. Et la plèbe paye, prise en otage. Résignée et fataliste, elle cède à la face fétide de ces voleurs éhontés. Au feu honnêteté, droiture et justice. Mais l’Européen est fier, un rien orgueilleux sous ses airs faussement crânes. Et il ne veut pas payer. Il veut la loi, rien que la loi et préfère croupir des heures sous le venin du soleil plutôt que de lâcher le moindre centime à ces ogres. Ténacité, calme et patience me donnent finalement raison. Pas facile de garder la tête froide. Et que dire des intermédiaires et arrangeurs qui foisonnent et bourdonnent autour, vous font taper les tempes à propager leurs services et garanties associées dans un flot interminable de mensonges. Tous veulent votre bien, vous faire économiser du temps et de l’argent, vous sauve la vie. Des mouches sans scrupules dont il est ardu de se libérer.

Le fleuve Sénégal se dessine là, bordé de roseaux, de joncs, quiet et poissonneux, à trois pas du poste frontière. Il vient magnifiquement interrompre l’absolutisme des étendues dépouillées. Pour traverser ses eaux, d’autres ogres veulent faire profit de ma présumée richesse. Le blanc est riche. J’esquive l’embarcation officielle et saute dans une pirogue avec vélo et bagages. Les pirogues, nombreuses et bariolées, font flotter des marchandises et des passagers d’une rive à l’autre, d’un pays à l’autre. Bientôt le moteur siffle et l’eau se fend sous la coque chargée. Je débarque à Rosso du Sénégal. Le village fulmine, crépite, gronde. Il se passe quelque chose. Je me renseigne ; c’est jour de lutte dans le bourg. Un sport très populaire dans le pays. Des combattants de renoms ont fait route des quatre coins du Sénégal. La foule, venue des campagnes environnantes pour assister aux combats, braille, hurle ; les gens s’accrochent aux taxis et aux bus bondés, dansent sur les toits. Et les moustiques livrent aussi combat au fléchissement du jour.

La route me conduit à Saint Louis, ville coloniale de couleur et d’architecture. Dans les rues de l’île Saint Louis liée à la terre par un grand pont de ferraille rivetée et rouillée, à l’agonie, le pont Faidherbe,  des enfants jouent au foot avec un ballon troué, des chèvres cherchent de l’ombre, des artisans se concentrent dans la poussière de leurs ateliers et des vendeurs de fruits font briller leurs bancs. Dans le port c’est la cohue, le branle-bas le combat. Des pirogues ont livré le poisson du jour qui s’arrache derrière des murs de boubous infranchissables au dessus desquels s’emmêlent des marchandages en langue wolof ; incompréhensibles ! Les taxis, dépouillées de leurs vitres et de  leurs sièges, sont farcis à craquer. Dans les gargotes, les femmes s’activent et préparent mafé, yassa, thiepboudien, toujours à même le sol dans de grands récipients métalliques.

Je rencontre par hasard Assan Dieye, chanteur du groupe Orchestre Teranga, le vent en poupe. Je passe deux jours dans sa famille et assiste à 2 concerts dont le crépuscule sonne la fin.

Je quitte Saint-Louis heureux, la tête pleine d’images colorées et de saveurs, le couteau entre les dents, les mollets chargés à bloc, bien décidé à battre les campagnes, à en découdre avec la fameuse brousse, celles qui fascine et fait miroiter les aventures les plus impossibles.

Je décide donc de couper à travers brousse plutôt que de prendre la route nationale réputée bonne, allant contre les mises en garde ; stratégie douteuse au pays des épines ; grossière erreur de navigation. A 200 kilomètres de Saint-Louis, direction Linguère et Ranérou-Ferlot, le fameux « goudron » se casse, devient de plus en plus saccadé, troué aussi régulièrement qu’un nid d’abeille et puis, bientôt, il disparaît pour laisser place à une piste défoncée, à un tapis de cailloux pointus, de sables et de creux dans lesquels se glissent des épines aussi longues que le pouce. Et la température grimpe dangereusement.

C’est le dernier mois de la saison sèche, juste avant que les pluies ne viennent réveiller la nature. Le mois le plus chaud de l’année. Oui, un mois brûlant. Extraordinairement brûlant même. On nage en plein incendie. C’est le feu du bout des ongles aux extrémités des cheveux. La zone est l’une des plus chaudes du monde : entre 45 et 48 degrés la journée. Personne ne bouge, personne ne bronche. L’eau est rationnée et à température ambiante. Les kilomètres paraissent nettement plus longs, comme s’ils subissaient eux aussi la loi de dilation des corps chauffés. Si l’océan monte de 30 centimètres avec 2 degrés de plus et menace les îles basses, imaginez ce que devient un kilomètre qui passe de -10° à 48°…

Pour arriver à Ranérou, j’ai donc grillé quelques fusibles…et pour en sortir, les plombs en vrac dans cette fournaise sans accès, j’ai du compter sur la venue improbable de Ousmane Tanor Dieng, premier secrétaire du parti socialiste Sénégalais, leader de l’opposition au Président Wade, et de son escorte de huit 4×4 brassant la poussière sèche, en campagne électorale dans le tréfonds du pays. Après quelques discussions, c’est sur le plateau du pickup de tête, auprès de 7 énormes gardes du corps, que je quittais le piège dans lequel j’étais retenu. Et c’est ainsi que je rencontrai Ousmane Tanor Dieng, le très probable futur président Sénégalais.

Les jours qui suivirent furent difficiles. Vision trouble, fièvre, vertiges, moral en berne, fatigue indomptable…j’étais à plat, dans un état second. Je ne pouvais ni sourire, encore moins rouler. Peut-être le contre coup de la chaleur ? Peut-être un jus de bissap concocté avec l’eau du fleuve Sénégal ? Une famille Peul s’occupa de moi avec soin et bientôt je fus à nouveau sur mes pieds.

Sans aucune exception depuis mon arrivée au Sénégal, l’accueil est extraordinaire, comme au Mali d’ailleurs. « Viens manger ! » me dit-on si je passe devant une gamelle. On me nourrit, me donne une paillasse pour dormir. Pas un jour sans que l’on me propose de me laver. Je suis chez moi où que je sois, et le chef du village fait souvent tout pour me rendre le vie plus agréable.

Je suis en brousse profonde, là où personne ne va, d’où personne ne part. Le chemin traverse des villages de huttes et de cases qui n’interrompent pas les pâturages, sans électricité, enclavés, coupés du monde, où les enfants sont légions et le bétail abondant. On parle le peul, le wolof, le bambara,  le soninké, le malinké. Les chèvres, chameaux et zébus se sustentent d’épineux, de jujubier. Les femmes puisent de l’eau du matin au soir avec de grandes cordes qui font crisser de vieilles poulies, chargent des bidons de plastiques jaune sur des charrettes tirées par des ânes silencieux, traient les zébus, nourrissent les enfants, lavent le linge, font du feu après avoir ramassé du bois. Elles travaillent très dur. Si dur! Les hommes observent.

Dans une société matrilinéaire, une femme qui vaut est une épouse qui épargne autant d’efforts que possible à son mari. Elle doit souvent gérer le foyer du pas de porte au cercueil. Et les hommes peuvent avoir 4 épouses. Nous les européens, sommes punis…qu’une seule femme! Comment les femmes européennes peuvent-elles toutes trouver un mari? et « que font les femmes qui n’ont pas de mari ? » me demande t-on bien normalement. « Elles doivent être terriblement malheureuses ».

A chaque passage, les cris des enfants montent des bords de la piste aussi surement et aussi soudainement que le bruit d’un train qui arrive. Si je m’arrête, je suis aussitôt noyé dans un bain de frimousses curieuses. Que se passe t-il  dans la tête d’un enfant qui voit débarquer un blanc à vélo devant sa case ? Je paierais cher pour savoir. Ils hurlent, me courent après, me serrent la main, s’accrochent à ma remorque et veulent monter dessus. Parfois ils sont terrorisés, surtout les plus petits qui hurlent de panique. On me nomme par ma couleur de peau : je suis le « toubab », parfois « toubabou » ; le blanc.  Au début cela déconcerte, mais l’on s’y fait, bon gré, malgré. Où que j’aille on m’interpelle  ainsi.

Le Mali ressemble au Sénégal. Je longe le fleuve en coupant à travers brousse. Les chinois s’y activent pour construire barrages et pistes afin de relier les villes du pays. Des chantiers immenses, au commencement. Les ponts ne sont pas encore construits. Des pelles mécaniques et des camions bennes brassent des montagnes de latérite. J’en suis couvert. Un enfer. Le « toubab » est une fois encore pris au piège du tracé, contraint de grimper dans wagon à bétail accroché au bout de 21 autres chargés de ciment en provenance du Sénégal. 100 kilomètres en 5 heures ; l’aventure ! Des villes, parfois grandes, ne sont pas encore équipées de l’électricité et ne le seront pas de sitôt. Je longe les chutes du Félou, le fleuve Sénégal dans lequel je me trempe non loin des hippopotames, serpente entre d’immenses canyons somptueux posés là comme des chaises aux milieux de la brousse desséchée. Je ne croise ni lions ni hyènes (!). D’énormes manguiers ombragent le bord de piste. Je me gave de leurs fruits sucrés.

Bamako est d’une autre trempe. Posée sur le fleuve Niger tel un nénuphar qui aurait poussé par de là les eaux, la ville est immense, elle grouille de petits commerces et de voitures bruyantes. Ses rues pavées et ses allées de terre sont protégées par de grands arbres calmes. Ses marchés sont bondés de marchandises. On y trouve tout. Les mobylettes « Jakarta » bon marché zigzaguent entre les chèvres qui trainent ci et là, perdues.  Mais Je n’ai encore rien vu. L’heure est  au repos sous un ventilateur qui couine. Hier soir l’orage a secoué les arbres et la pluie est tombée ; les premières gouttes depuis l’Espagne…La saison des pluies arrive à grand pas, bientôt les plaines seront gorgées d’eau et les rivières enfleront au point d’inonder la campagne. Et moi je serai là, mouillé, dans un décor verdoyant.

Prochain post à Ouagadougou, Burkinafaso.

Publié par : Virgile | 3 mai 2010

La traversée du désert…

En toute franchise, je ne sais pas vraiment de quelle manière entamer ce post ! Non que je  me sois asséché en inspiration, tari en imagination. Et non que le désert me traverse. Bien l’inverse. Mais le Sahara est d’une totalité qui désarçonne. Aussi horizontal que vertical. La fusion du ciel et de la terre. La fixation symbiotique du feu et de la glace, un peu à la manière des comètes. Vacuité et plénitude marchent ici main dans la main, loin des frivolités anthropoïdes.  J’en perds un peu la carte. Peut-être est-ce la solitude qui m’oxyde un brin ? Alors passons….

C’est les cheveux crépus, la barbe longue et la peau hâlée que je viens de poser la béquille à Nouakchott, capitale de la Mauritanie. République islamique de Mauritanie pour les férus de précisions accessoires. 5 000 kilomètres la sépare de Paris. Des années lumière sur tous les autres plans. Et ne vous y trompez pas, la lumière voyage dans l’espace à près de 300 000 kilomètres par seconde !

Les mauritaniens sont sceptiques, les yeux comme des réverbères noyés dans l’incertitude de leurs visages ténébreux. Perplexes ils cherchent les mots, m’interrogent : « il y a l’goudron dpuis la France jusque là ? ». Eux disent le goudron pour la route. Et moi de lancer fièrement que « oui » à toutes ces sombres mines dubitatives. Mais le plus futé s’avance : « et Gibraltar ? ». Alors ils n’ont ni tort ni raison. Et moi pas moins, pas plus. La question du goudron peut surprendre, mais elle n’est pas dénuée de bon sens. Cela fait moins de 10 ans qu’une route goudronnée relie la capitale Nouakchott à la deuxième plus grande ville du pays, Nouhadibou.

J’ai quitté le Maroc avec d’impérissables images, d’inoubliables saveurs. Combien de tajines m’a-t-on cuisinés, combien de fois m’a-t-on tendu un verre de thé sucré, ou plutôt un verre de sucre à l’arrière goût de thé? Il faudrait probablement un exposant à 2 chiffres aux 10 doigts de ma main pour me rapprocher d’un ordre de grandeur raisonnable. Tout simplement incalculable.

Jeune gardien de nuit d’un chantier de bord de route, Rachid me vient à l’esprit comme l’un de ces souvenirs inaltérables dont je pourrais parler des heures. Me voyant approcher, et moi ne sachant où passer la nuit, il m’a tendu les bras. « Je vais te préparer le meilleur tajine que tu n’es jamais mangé » m’a-t-il dit mot pour mot avant de s’exécuter, accroupi sur de vieux tapis usés, concentré sous le fredonnement lumineux d’une lampe de poche hésitante, au pied de la roue d’un vieux camion citerne rouge lavé.

Vous l’auriez vu épousseter grossièrement les légumes, les éplucher rapidement, puis finement les couper avant de les disposer en pyramide dans le plat de terre cuite et de placer délicatement une tomate cerise au sommet de l’édifice avant de le parsemer d’épices. De l’habilité, de la technique, oui. Du grand art aussi. De la haute couture d’accotement. Pendant ce temps là l’un de ses amis sahraoui, enturbanné dans un grand chèche noir, coi et serein, me préparait un thé qu’il versait, déversait puis reversait sans cesse d’un verre à l’autre. Sans en renverser une goutte à côté, car verser sans renverser s’apprend ici dès le plus jeune âge. Puis un deuxième verre, un troisième, un quatrième.

Nous nous enfoncions dans la nuit profonde lorsqu’un braillement infernal de tôle si fit de plus en plus pénétrant. Informé de mon escale, c’était l’ami d’enfance de Rachid qui débarquait pour les réjouissances au volant d’une Renault 12  épave, une énorme pastèque coincée sous le bras. De son jardin s’il vous plait. Vouant un culte illimité à ce fruit, l’ami de Rachid, du nom de Rachid également, brandissait là l’arme d’un seigneur. S’ensuivi la lente cuisson du tajine sur des braises qui, excitées par une légère brise, rougeoyaient dans la nuit épaisse. Puis vint la dégustation de la pastèque taillée en dents de scie, et, enfin, une démonstration intégrale de la puissance des haut-parleurs de la Renault 12, une vielle cassette de Oum Kalsum coincée dans le poste chinois. On aurait dit qu’il y avait un orage de grêle dans le timbre de voix de l’égyptienne.

Bref, je pourrais parler de ce moment pendant des pages, et vos yeux se fatigueraient sans doute plus vite que ma plume.

Après Laâyoun d’où je vous envoyais de bons baisers, le vent à tourné favorablement. Très clairement la compensation attendue et méritée des calamités météorologiques endurées dans le ventre de la vieille Europe. Justice tout simplement. Pas d’ingratitude mais je me suis largement vengé des efforts vains du mois de mars, avalant quotidiennement 150 kilomètres d’asphalte. J’étais aux anges, encouragé par le sifflement de ma gomme sur le grain du goudron. L’état de grâce. Et  j’ai traversé le désert comme une flèche, d’une traite, d’abord longeant la côte, ses criques sublimes encore vierges de tout parasol, son sable fin et blanc sous un ciel tacheté de moutons silencieux, pour ensuite m’enfoncer dans ses entrailles surchauffées, là où le pouls du géant Sahara se fait plus prégnant.

Le passage de la frontière entre le Maroc et la Mauritanie fut rapide mais la traversée sans être pénible fut longue. 2 000 kilomètres tout de même !

Et la Mauritanie…voici où nous conduisent ces années lumière dont je parlais plus haut : beaucoup de chameaux ; des chèvres auxquelles on donne du carton humide pour seule nourriture. Il paraît que ça fait de la bonne graisse selon les dires d’un Peul sympathiques croisé là, par hasard ; de la pauvreté ; de la misère ; un dénuement frappant ; des maisons minuscules, multicolores, aux couleurs des majors occidentales car construites en barils de pétrole Shell et Total, penchées par le vent, souvent au bord de l’écroulement ; des dunes immenses comme des meringues ; parfois de longues balafres de pousses à l’agonie sous le soleil blanc ; des lignes droites de goudron noir ; un léger virage ; encore des lignes droites de goudron noir, puis des lignes droites de bitume clair ; pourquoi ? Je ne sais pas ; qu’importe la couleur du bitume, cette route unique est indifféremment et perpétuellement  battue par le vent dans un remous capricieux de particules minuscules ; du vent oui, toujours du vent ; fort ; du sable et de la poussière comme de la cendre en suspens ; une impression de grisaille ; 40 degrés ;  pas d’ombre ; pas d’arbres ; rien. Au loin, un train de minerais ; 3 locomotives crachouillent un épaisse fumée noire ; démesuré ; sur le dernier wagon, un chameau ; sur les monticules de minerais, des hommes et des femmes ; parfaitement normal ; des épiceries de bord de route aux étalages maigres, noircis de mouches ; pas de pain ; des biscuits périmés, des cigarettes bon marché, du riz au sac, des macaronis et du poisson séché au kilo; une station service, la seule, portant le nom de Gare du Nord, en raz désert ; des champs sans fin de caillasses complètement plats. Mais le désert est étonnamment pluriel, il change de visage en permanence. On n’a jamais l’impression  d’être deux fois au même endroit si l’on fait plus de 20 kilomètres. Peu d’eau certes ; pas de robinet évidemment ; des bidons, des outres, des puits ; pas  d’eau non !

J’ai bivouaqué auprès de la Gendarmerie mobile postée tous les 50 kilomètres. Mais l’endroit est tranquille, très stable. Au moins d’apparence. On ne se sent pas en insécurité, au contraire. Et les gendarmes m’ont tout révélé de la stratégie de l’état-major pour éradiquer la vermine. J’avais les oreilles grandes ouvertes.

J’ai étouffé comme les recrues sous des  tentes de fortune, leurs campements ; sauf une fois installé confortablement dans la caravane d’un Maréchal des logis, partageant le thé, le pain cuit au charbon, l’eau incroyablement fraiche d’une outre en peau de chèvre, plongeant ma main droite jusqu’au poignet dans la marmite de riz gras sous le regard attentif de tous les membres de l’unité. Et des discussions sur le monde et la France à n’en plus finir. Passionnant. Certains gendarmes ne comprenaient pas qu’on puisse interdire un mariage entre une fillette de 10 ans et un bougre de 50. Pourtant ils veulent comprendre et sont plein de bon sens. « Mais si la femme dit oui ? Pourquoi interdire ? » D’autres ne comprenaient pas que je puisse vivre ailleurs que chez ma mère, que mes frères ne m’envoient pas de l’argent régulièrement (!), que je ne sois pas marié etc.

Pas de douche sur près de 1500 kilomètres. Je vous laisse imaginer l’odeur que je dégageais en débarquant à Nouakchott. Le poisson pas frais sent meilleur. Je n’en pouvais plus de cette seconde peau de crasse cendreuse d’une âcreté insoutenable. La douche fut une purification proche de la résurrection.

Il faut déjà conclure. Bucéphale a les écrous qui roussissent, se corrodent, les pneus commencent à maigrir, moi moins qu’eux. Le moteur est encore tiède, la cassette chante un peu et l’usure montre déjà sa patte filoute. Il va falloir en prendre soin, ne jamais tourner le dos au soleil. Le Sénégal appelle. Prochain post à Dakar. Inchallah !

Publié par : Virgile | 22 avril 2010

Bons baisers de Laâyoun

Plus d’un mois que je suis au Maroc. Et tant à dire! Tant de gens que j’aimerais remercier pour la chaleur de leur accueil et les bons moments partagés. A Casablanca, à Rabat et ailleurs sur la route. Il y en a beaucoup. Et j’en profite pour adresser un grand merci, sans les nommer, à tous ces faiseurs de tajines, prêteurs de canapés et autres fournisseurs de bons moments qui se reconnaitront. Et aussi mention très spéciale (…) qui se reconnaitra !

J’ai quitté Casablanca il y a 10 jours, le soleil au zénith et le vent dans le dos, tout sourire, fend la route. En plus je m’étais fait monter un rétroviseur de Peugeot 103 par un mécano de la porte de Marrakech dans le centre ville. Un dénommé Sadir, toussotant mais fiable. En version « dépannage », avec 2 soudures, un demi rouleau de chatterton et quelques coups de marteau pour le réglage final, c’est-à-dire la finition, le tour fut joué en à peine une heure. Un petit bijou d’ingéniosité. Une prouesse d’établi. Je n’étais pas peu fier. Plus besoin de tourner la tête pour dévisager les routiers infernaux et autres chauffeurs de taxis furieux.

Depuis, le vent à tourné, les montagnes se sont effacées, tout comme les arbres et le vert. C’est le désert. Le vrai. Le sec. Le chaud avec ses longues lignes droites qui ondoient sur l’horizon brûlant, ses mirages, ses chameaux qui passent au loin et ses grands serpents écrasés sur le bitume râpeux. Il faut dire que j’en ai bien profité avant d’entrer dans cette rôtisserie géante. La route côtière jusqu’à Sidi-Ifni fut extraordinaire. Je dis bien extraordinaire. Indescriptible. Des oueds immenses se jetant dans l’océan d’un bleu carte postale Spirit of Thaïlande, des champs de blés ondulants dans le vent comme des vagues de soie sur les coteaux d’imposants massifs verdoyants, pleins de couleurs, des coquelicots mélangés aux herbes de larges prairies, des villages magnifiques entourés de cactus, d’arganiers et des plages parfaites mouillant dans ce fond d’émeraude liquide sans limites…etc. Bref, vous l’avez déjà compris, un décor venu d’un autre souffle, du bonheur pour les yeux. Des frissons, des vrais. Mais depuis Guelmim, la porte du désert, fini tout ça. Fini !

Fini les gourdes remplies à moitié pour éviter de tracter quelques grammes inutiles. Jamais je ne quitte un lieu sans mes 6 bouteilles d’un litre et demi. Faut dire que j’en écluse. Je crois que je bats des records. J’ai toujours soif ! Où je m’arrête, je demande souvent  s’il y a de l’eau. Et la réponse est toujours : «C’est Sahara ici Msieur!». Mais il y  a toujours un moyen d’acheter ou de trouver de l’eau : les stations du bord de route, parfois éloignées de 100 kilomètres l’une de l’autre, les cabanes de police où les gras officiers ont toujours un bidon, les puits bien qu’un peu salés et souvent vides, ou plus simplement les touristes en moto ou 4×4 qui remontent bronzés de Mauritanie ou d’ailleurs et à qui j’inspire tant de pitié que leur soustraire une bouteille du précieux liquide n’est qu’un jeu de silence.

Je fais 100 kilomètres par jour. Je ne dois pas moins. Je ne peux pas plus. Parfois j’enrage d’y être condamné. La route est abrasive ce qui augmente les frottements et me retient, le vent ne m’est jamais favorable (sauf aujourd’hui où j’ai avalé 65 kilomètres en 2 heures !), je n’ai plus 20 ans (!), suis sous le plomb d’une étoile à baigner dans le sable et la caillasse chauffée à blanc, et il reste 18 000 kilomètres…alors je me préserve. Il est bien loin le temps où l’on s’envoyait les bosses du Kentucky et les plaines du Kansas, jusqu’au pied des Rocheuses, en 10 petits jours à peine! L’ « ami Julien » et le « frèro Kounin » ne démentiront pas…

Mon objectif est de passer la Mauritanie et d’atteindre le Sénégal avant le 7 mai, date à laquelle mon visa pour la Mauritnaie expire. Il reste 1 500 kilomètres et 15 jours. Ca devrait passer juste. Inchallah !

Publié par : Virgile | 29 mars 2010

L’Afrique enfin…le vrai début du chemin (destin?)!

Il n’y a pas si longtemps je vous parlais des collines andalouses coiffées d’oliviers et d’arbres en fleurs pétrifiés par la neige, de vent féroce et de morsure du froid. Pas si longtemps en effet que je maudissais le ciel tout entier de ce traitement malappris! C’était à l’heure de traverser l’Espagne, impitoyable et ficelée tout entière dans un climat venu du fond des âges. De si loin d’ailleurs que la mémoire elle-même ne s’en souvenait pas.

Outre quelques crapahutages mémorables dans les escarpements de Grenade, entre les pierres de l’Alhambra, il y eut quelques passages en des lieux étonnants comme ce café coupé du monde où, à minuit sonnante, alors que les clients émoustillés par la bière fourmillent dans l’endroit tapissé de photos pieuses et de souvenirs cuivrés par la fumée du tabac et des friteuses, le patron entonne, gabarit de rugbyman, plutôt pilier, les avant-bras comme des cuisses et un cou de taureau castillan, un cantique à la vierge Marie face à une icône disposée derrière le zinc, tenant à la main une bougie, lumières coupées, dans le calme et le recueillement des habitués. Quelle scène ! Après quoi la beuverie reprend et les tapas se déversent à nouveau sur les tables, toujours plus garnies. Une chapelle transformée en débit de boisson. Ou l’inverse ! Merci à Martin, mon hôte, pour m’avoir présenté l’endroit et pour tout le reste dont la liste serait bien trop longue pour être écrite où que se soit. Merci  à James aussi.

Avec Franck Vogel, ami photographe, nous avons profité de l’Espagne pour obtenir une première série de clichés du voyage dont je vous proposerai bientôt quelques extraits. Nous nous sommes quittés non loin de Cadix, d’où Colomb s’élança rider les cartes, alors que la marée montait (!) et que le soleil était au zéntih, bien chaud. Trop chaud.

Puis il y eut, de fil en aiguille, de rencontre en rencontre (merci Amélie), non loin de Cadix d’ailleurs, sur le bord de mer et sous un firmament éblouissant, un énorme feu de camp sur le toit de la maison d’un mexicain très solide, polyglotte et plongé dans un sarouel immense. Des chaises, des lits, des barrières, tout ce qui pouvait brûler y passa. Envoûtés par les crépitements et les flammes qui montaient éhontés vers les étoiles, c’est à grandes goulées que nous avons éclusé quelques bières bien fraîches avant de nous abandonner au repos. Mais moi j’étais déjà ailleurs. A quelques miles sur une carte mais spirituellement, à des océans de nage. Je la sentais comme on flaire le moindre relent de nourriture de façon instinctive lorsqu’on est affamé, à la manière dont la vinaigrette fait venir l’eau à la bouche avant même qu’on ait vu la salade. Je ne l’espérais pas plus que ma carte me l’annonçait mais elle était là, sous mes sens, sous mon nez…bientôt sous mes yeux. L’Afrique ! « Oui M’sieur », l’Afrique, juste de l’autre côté du détroit, à quelques brasses.

Vous m’auriez vu débarquer à Tarifa, faire le tour de la ville avec mon vélo, retirer mes derniers euros, me diriger vers le port, acheter mon billet pour l’Afrique, manger une ultime boîte de sardines espagnoles avec un crouton sec et quelques biscuits infâmes, lorgner le ciel couvert de mouettes criantes, embarquer. J’étais heureux. Oh que oui ! Un peu fier aussi. Mais en vérité c’était beaucoup plus qu’un simple sentiment. Un nouveau départ, le vrai, celui dont j’espère tant, presque tout, et qui va me manœuvrer au cœur d’une nouvelle équation, plus complexe, à trois inconnues. Je sais d’où je viens, je sais où je vais, mais par où, comment et avec qui… L’aventure a de beaux jours devant elle. Finis les faux-semblants, les artifices et les comédies espagnoles. Place au rêve vécu et à l’ailleurs incertain, aux choses nouvelles qui se succèdent, aux vicissitudes excitantes, effrayantes, aux astuces dont l’innocuité se construit en même temps qu’elle se défait.

La traversée du détroit fut rapide. Fermeture du pont. Corne de brume. Remous gigantesques sous la proue du bateau. Manœuvre du capitaine. Pleins gaz dans un bourdonnement de ferraille terrifiant. Trajectoire légèrement cintrée sur tribord. Cap sur Tanger, ville mythique à quelques encablures seulement. Dans mon dos déjà s’effaçait l’Espagne alors que devant moi j’apercevais, sous une lumière incroyablement pâle mais intense, comme éclairée du feu d’un arc à souder, les contreforts de Tanger et ses plages claires. Le détroit tout entier était veiné d’écume et la mer très agitée en raison d’un vent de nord ouest vigoureux. Sur le pont il fallait s’accrocher. J’étais seul et je tenais bon. Je ne voulais rien manquer, pas même un embrun.

Débarquement. Drapeau Marocain. Enorme panneau « Bienvenus chez vous ». Grand soleil. Chaud et sincère. Tonnerre de klaxons. Foule sur le débarcadère : cambistes, voyageurs, bandits, policiers, agents de renseignement, touristes, vendeurs de cigarettes à l’unité, pêcheurs et tous les autres qui traînent dépourvus d’occupation, mal rasés, dépenaillés. L’Afrique vous saute à la tronche comme un ressort tout droit projeté des engourdissements du cartésianisme européen. Elle vous prend sans attendre, vous sort de votre léthargie, vous immerge dans son bain et vous remue de l’intérieur. La houle est à quai, dans les tripes. Dès la première seconde. Changement de décor immédiat. Quelque chose ici n’est pas comme là -bas d’où je viens. C’est certain ! Il faut penser autrement. Fini le saucisson, place à la pastèque. Première tentative de canaillerie d’un agent au passage de la grille de sortie du port mais je parviens à passer entre les gouttes au terme d’une bref démêlé. Il y aura d’autres querelles et d’autres gouttes…Cette fois j’en sors sec !

Je longe la mer jusqu’à Casablanca, passant par Asilah, Larache, Rabat. L’enthousiasme des marocains me redonne le sourire, de la joie, relâche mes artères pressurisées par l’Espagne, terre magnifique mais morne. Je découvre un Maroc  coloré où l’on parle souvent français et où tout le monde me salue, où les policiers gantés viennent me serrer la main pour me souhaiter bon voyage, où les enfants s’esclaffent en me voyant passer et crient « msieur, msieur… », où l’on m’héberge à l’œil et me pose des questions, où l’on s’intéresse à moi, à mon vélo, où l’on me fait griller du poisson fraichement pêché, goûter du crabe vif. Mon vélo fait sensation. Les marocains hallucinent sur ma destination. Ils me demandent souvent le prix de mon engin et mon métier. Et moi de leur dire : des millions, aventurier ! Alors le thé est versé et les discussions peuvent véritablement commencer.

Sur la route c’est un autre concert. En un seul mot : dangereux ! C’est une joute permanente entre les chauffeurs et moi, non pas de camion ou de voiture à vélo, mais d’homme à homme. Le jeu : frôler le plus près possible, raser à blanc. Si on peut toucher le cycliste sans le faire tomber, on double le score je crois bien ! Quel spectacle. Il y a toujours une charrette qui sort d’un fourré, une femme qui traverse avec un bidon sous le bras, un camion surchargé à vomir ses marchandises qui double un autre camion encore plus gros alors que vient en contresens un bus bondé de gamins qui lui même dépasse une mobylette Peugeot essoufflée traînant trois passagers alors que s’engage un taxi collectif Mercedes, lui aussi plein comme un œuf ; un troupeau de brebis à moitié sur la chaussée, des  marchands de fraises dans la poussière des fossés, une voiture sur cales sur l’accotement, des bris de verre mélangés aux montagnes de plastique, des ouvriers à peine visibles qui mettent une rustine de goudron sur un énorme nid de poule. La route est vivante. Le Maroc me fait relativiser notre course à l’aseptisation des transports. Le vélo ici n’est rien, juste une mouche sur le nez d’un pur sang lancé à plein galop dans le bitume défoncé ; peut-être l’incarnation insupportable d’une pauvreté que l’on rejette et que l’on méprise. C’est la loi du plus fort, du plus gros, du plus puissant, du plus bruyant, du plus rapide, du plus intimidant.

Les inondations historiques de cette année ont ravagé de nombreuses plantations dans le nord, et les routes sont dans un état « piste » sur la côte que je vais longer jusqu’à Dakar, à 3500 kms de Casablanca. Les récoltes ont été exceptionnelles dans le sud où il ne tombe habituellement pas d’eau, catastrophiques dans le nord où elles se sont trouvées sous l’eau. Le prix des tomates est donc monté en flèche, comme celui de pas mal d’autres fruits et légumes devenus rares.

Les villes Marocaines sont bouillonnantes, pleines d’une « touffeur » dans laquelle se mélangent un balai frénétique d’activités en tous genres et la pollution épaisse de taudis roulants qui s’époumonent. Des tas de tôles. J’adore. Ca brasse, ça remue dans tous les sens. Le bruit monte au petit matin pour ne redescendre qu’en milieu de nuit. Chacun essaye de se frayer un passage dans cette cohue ininterrompue. Les charretiers braillent après leurs bourriques rétives bâtées deux fois la charge critique, les chauffeurs de taxi pestent de leur voix rogue contre les piétons trop lents à traverser les routes, les motards sans casque décochent des œillades concupiscentes aux femmes qui attendent dans la poussière chaude des trottoirs défoncés. Parfois une bagarre éclate entre deux automobilistes et tout le monde se rassemble pour ne rien manquer de la scène croustillante ; les pauvres vieillards sont assis là, sur le bas-côté, seuls, et soliloquent d’incompréhensibles versets ; les mécaniciens ont de la graisse jusqu’aux oreilles et travaillent à côté des tapissiers, à même la route dans un vacarme insupportable de moteurs puants. Les minarets ont fort à faire dans ce tohubohu. On les entend à peine. Les barbiers font salle comble. Il faut attendre. Toujours attendre. Parfois l’on voit passer une fripouille qui court à grandes enjambées en direction d’on ne sait quel refuge, au cœur des entrailles effervescentes de la médina, dans la moiteur des venelles débordantes d’épices, de légumes et de fruits, d’olives et de poissons dont le jus mouille les pavées et parfume les quartiers, de marchands faisant éloge de leurs meubles couverts de stuc, de leurs contrefaçons dernier cri, eux-mêmes pressés par l’assassin bagout d’autres marchands plus élogieux encore sur leur camelote chinoise. Dans un inextricable entrelacs de ruelles fourmillantes se chargent et se déchargent des camions qui partent et arrivent du Maroc entier. Il faut voir ce que veut dire « charger un camion ».

Et puis il y a les restaurateurs de la rue. J’ai pour eux une affection toute particulière. Peut-être par ce qu’à vélo on a toujours faim. Ou tout simplement par ce que manger c’est trois fois par jour. Les vendeurs de pains plats, de semoule ou de farine, les cuiseurs d’œufs ébouriffés et les faiseurs de soupes toujours servies sur des tables grasses et usées, sales comme des établis, les préparatrices de tajines fumants, toujours des femmes, les pâtissiers qui jamais ne travaillent sans le bourdonnement des abeilles affamées de sucre, les grilleurs de poisson sur le bord de mer, les préparateurs de sandwichs de sardine, les vendeurs de croissants et de petits pains…

Une belle entame d’Afrique pour résumer. Avec de vrais moments de joie et des rencontres inoubliables, le Maroc donne une belle coloration à mes premières impressions, à mes premiers tours de roue en Afrique. Devant moi se dresse désormais le Sahara, haut de ses 3500 kilomètres. Une pièce de choix que je vais tailler par la côte. Il va faire chaud et je serai seul, loin des villes et de la magie urbaine. Je traverserai, après la frontière mauritanienne, les premières zones à risque pour le paludisme. Au-delà, c’est un monde totalement inconnu que je rencontrerai, des civilisations dont j’ignore autant que j’aimerais savoir. Il sera alors temps de faire un point.

Prochain rendez-vous probablement à Nouakchott, au sortir du désert! Inchallah !

Publié par : Virgile | 13 mars 2010

Andalousia, me voilà!

Déjà 15 jours depuis ma dernière bribe de post ! Je ne m’en étais même pas rendu compte. Que le temps se fait léger quand on va vers le bas. C’est qu’il s’en est passé des choses ! Des biens et des terribles. Des racontables et des ineffables, des risibles et des délectables. Bref, je vous propose un petit topo pour poser l’essentiel. Après quoi ma route lavera mes forces jusqu’aux portes du vrai secret, l’Afrique.

Madrid m’a fait du bien. Il m’en reste un gout de cassonade acidulée dans la bouche. De seigle et de houblon aussi… La douce Madrid. Quelle bénédiction d’atterrir en ce lieu fréquenté, encombré et peuplé au sens premier du terme. Un contre désert où sa chance de trouver un humanoïde, ou plus simplement un interlocuteur, quelque s’il soit, est exponentiellement tirée vers le haut et inversement proportionnelle à celle, bien vérifiée, des campagnes de Teruel et de Castille où la probabilité de croiser quelqu’un se montre souvent proche de zéro.

Arrivé sur le tard, je me suis trouvé par hasard englué dans un rassemblement de centaines de cyclistes accessoirement « antivoitures » et convenablement « altermondialistes », tous éberlués par la monture venue de France et le chevalier l’accompagnant. Bon moi –le chevalier-, j’étais aussi un peu sous l’émotion de tenir sous mes yeux illuminés ces fous furieux rassemblés pour la grande messe du vélo madrilène.

C’est Sébastian, Colombien rencontré à cette grande fête qui m’a vraiment fait découvrir Madrid. Le Madrid des comptoirs vivants à la lumière tremblante, enfumés à s’étouffer, le Madrid exhalant ses senteurs de fritures, de charcuterie et d’olives, le Madrid des tapas copieuses et des pentes aussi fortes que les vins de pays, le Madrid des barbes mal rasées et des jeans troués, le Madrid des esprits éveillés, allumées, surtout la nuit. Vous l’avez compris, le vrai Madrid ! Quelle rencontre. Un mec bien ce Sébastian. Un gars comme on devrait les multiplier, surtout sur ma route…

Après quoi il y a eu une invitation au match Madrid/Valencia dans un stade bondé de supporters dévorants des graines de tournesol avec une avidité toute guerrière, entre deux clameurs effrayantes. J’ai bien cru que les gueulantes passionnées de ces bougres allaient m’arracher au moins l’une de mes deux oreilles. Mais non ! Finalement le stade a tremblé, les supporters ont été comblés, et moi, frappé de mille frissons, j’ai bien remercié Jésus. C’est lui qui m’avait invité. Et merci encore. Je ne suis pas prêt d’oublier ce moment.

Après quoi il a fallu partir. Sous un ciel couleur de cendre, quitter le confort. Une perte irréversible. Aussi un soulagement…direction Grenade à 500 kilomètres ! Cap sur l’Andalousie, le monde des oliviers, le monde du terroir et du soleil.

Devant moi, un rideau obscur tient le ciel bleu en otage, telle une nappe de mazout complètement étanche aux percées du soleil. Il pleut, bruine, vente. Toujours au moins l’un des trois. Les gouttent me piquent comme du cristal broyé jeté du ciel par je ne sais quel démon furieux. Pas un jour sans que l’hiver ne fasse de la réclame pour lui-même sur ma route, pas un seul. Je passe mon temps à chercher des endroits secs et à l’abri du vent pour faire sécher mes affaires détrempées qui pourrissent en silence. Puis l’autre nuit, blotti au fond de mon sac de couchage jusqu’aux cils, alors que je tonnais désabusé contre mes affaires qui ne séchaient pas d’une gouttelinette, j’ai senti l’eau devenir glace et la pluie se taire pour laisser place au silence étouffé de la neige légère. Au petit matin, plus un nuage, pas un degré au dessus de zéro. Et c’est vêtu d’une épaisse pelisse blanche que les champs d’oliviers m’ont ouvert, frigorifiés mais étincelants, la voix jusqu’à Grenade, à la cheville de l’auguste Sierra Nevada.

Entre deux averses, j’ai quand même vue plusieurs fois l’Andalousie des cartes postales et des livres de voyage en papier glacé, l’Andalousie qui plaît et fait oublier l’hiver. Montagnes immenses, buttes tassées, vallons s’étirant à n‘en plus finir, eau jaillissant de partout en direction des étendues d’oliviers bordés d’une terre sombre et grasse, hauts ponts et petites maisons de pierre à l’abandon ci et là, routes minces, chaotiques et boueuses sur lesquelles on ne croise que des tracteurs crottés jusqu’au toit, troupeaux de moutons broutant quelques baies sur les coteaux tranquilles, l’Andalousie ne se qualifie pas ni ne s’explique, elle se vit kilomètre après kilomètre, goutte après goutte.

Ah Grenade ! Quelle verticalité, quel équilibre ténu de couleurs et de formes à la perpendiculaire du reste des choses, du reste du monde. Tant de ruelles délicieusement ombragées, de passages sombres, parfois crasseux, de longues marches creusées de rigoles, de petits balcons ou dort parfois un chien, toujours d’un seul œil, de volets colorés que le soleil vient lécher avant de rosir l’horizon, de portes sculptées, vielles et massives, de galets et de pierres emmêlés, d’étales de morues salées et de jambons séchés fleurissants les tiendas.

Et que dire de l’Alhambra, ce vestige de la civilisation mauresque pitonné aux altitudes de la cité, sur la colline de Sabika. Ses façades, ses murs hauts, ses briques rouges parfaitement maçonnées, ses grandes salles finement couvertes de motifs ciselés dans la pierre blanche, ses plafonds de bois et cette odeur de faste qui vous remplit les narines après que vos yeux aient été éboulis, ses jardins heureux avec de gros rosiers timides et de long corridors végétaux de pins solennels, ses ruisseaux mélodieux qui chantent sur les déclivités du massif, son histoire et ses légendes…On sent bien ici que l’Afrique est à quelques souffles à peine, quelques coups de pédale.

Plus une minute à perdre…Franck Vogel, ami photographe, est là pour quelques jours, puis, dans 10 nuits, sur le pont du bateau qui s’éloignera des lumières de Gibraltar, les embruns arroseront de sel le début d’un autre chapitre de mon voyage, plus long est moins froid…

Prochain post au Maroc. A très bientôt.

Publié par : Virgile | 26 février 2010

L’Espagne…L’enfer du décor!

Je suis arrivé en Castille, dans la Mancha…qui porte d’ailleurs bien son nom car une manche c’est d’abord un entonnoir à vent, un tube à air ou quelque chose du genre, et la région est un supplice pour cycliste! Paraît que c’est par ce que l’hiver est affreux cette année. Le pire depuis plus de 10 ans…alors fallait que j’y sois, moi, sur ma selle cuir, dans cette misère espagnole, fallait que je rêve de torpeur et de sueur pour n’avoir que l’inverse. Et c’est fait.

J’ai parlé au vent comme si c’était un cheval sauvage à apprivoiser, mais rien. Les Arabes disent du cheval qu’il fut créé par Dieu en jetant une poignée de vent dans l’immensité du désert. Mais si le vent a donné le cheval par la volonté de Dieu, alors le vent est supérieur au cheval –et toujours inférieur à Dieu. Sans s’y perdre, la conclusion de ce raisonnement est que le vent est indomptable…et qu’il m’a rendu fou en plus de m’avoir jeté comme un malpropre au fossé plusieurs fois avec son armée de bourrasques hallucinantes de vigueur et d’intentions hostiles.

Il y a quelques jours, j’ai même posé pied à terre et marché 12 kilomètres ne pouvant rester sur le vélo tellement le souffle était violent. Une journée pour 12 petits kilomètres…Que faire ? Rien. J’y suis j’y reste.

Les villages Espagnols que je traverse sont de véritables chapelets de volets tirés. Tirés vers le bas. Il n’y en a pas un plus haut que l’autre. La nuit, si entre deux nuages j’aperçois une étoile, c’est bien la seule présence que j’y trouve. Mais le clocher continue de sonner. Et parfois le tintement du métal est aussi froid que la mort, celle des campagnes. Et le nez n’a pour lui que le lisier comme seul trait d’union entre ces cimetières de pierres tombantes. Il y a aussi des choses formidables ici, comme les paysages.

Les immensités de la région sont saisissantes. Les couleurs et les contours des reliefs offrent une vision physique du merveilleux. Vraiment ! Venez voir. D’un côté c’est une prairie sans limite sur laquelle flotte quelques cabanes de pierre, de l’autre de magnifiques ondulations de parcelles parfaitement labourées, et fraichement. Derrière ce sont de lourds essaims de rocaille grisâtre qui se dressent, monumentaux, peut-être tombés du ciel,  eux-mêmes au pied de profondes collines vertes, boisées, aux sommets desquelles toupillent, clouée sur les crêtes absolument lisses, silencieusement, des armées d’éoliennes. Et la route passe là, au milieu de tout ça, seule avec ses contours, ses raidillons, ses longues lignes droites battues par le vent et ses nids de poule,  dans ce même corridor de rage, de magie et de totalité. Quand le ciel est très sombre et que le soleil troue de quelques rayons l’épaisse mousse de nuage en mouvement, cela donne des visions d’un autre monde, d’une autre vie, comme si venaient se planter dans la campagne des faisceaux de lumière semblables à des lances jetées du ciel , comme s’il pleuvait de la lumière passée en force dans la chaire cotonneuse du plafond ténébreux de l’hiver.  Une lumière toujours fragile, à la limite de se noyer dans le sombre. Et le vent, si fort, si fracassant. Insoutenable à en perdre la raison.

Et je viens d’arriver à Madrid.  Là c’est un autre monde. En 2 heures j’y ai fait plus de rencontres qu’en une semaine à battre la campagne de Catalogne, de Teruel et de Castille…Et j’ai des tas de petites histoires à vous raconter.

Pour les infos techniques : le vélo ok / douche 1 fois tous les 4 jours en moyenne / les jambes ok sauf petite douleur genou droit / selle cuir parfaite…un régal ! / le réchaud à essence ne fait pas un pli, seulement un plein / sac de couchage bien adapté aux températures froides / tente effectivement étanche / remorque + sacoches vraiment très lourdes (environ 50 kilos…je vais devoir lâcher du lest sinon c’est moi qui vais être lâché! / merci à mes chers parents pour les gants de ski glissés dans la remorque au dernier moment.

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